France

Philippe Guionie : « Personne ne prend la mesure de leur quotidien »

Interview du photographe, auteur de « Anciens combattants africains » (éd. Les Imaginayres)

Interview de Philippe Guionie, photographe et journaliste, auteur de « Anciens combattants africains » (éd. Les Imaginayres), recueil de photographies, de témoignages et de sons sur les anciens tirailleurs sénégalais.

Vous avez parcouru l’ensemble de l’Afrique noire francophone durant près d’une dizaine d’années afin de réaliser votre livre qui est le premier en France à parler des tirailleurs africains encore vivants. D’où est venu ce vif intérêt pour un tel sujet ?


Le déclic a été ma lecture d’un article du journal « Le Monde » en novembre 1998 qui relatait la mort du dernier tirailleur de la Première guerre mondiale, Abdoulaye N’Diaye. Celui-ci est mort le 10 novembre 1998, à la veille de la commémoration de l’armistice de 1918. La veille également du jour où la République devait lui remettre la Légion d’Honneur. Comme un symbole donc. Mais il reste tous ceux qui ont combattu pour la France lors de la Seconde guerre mondiale, en Indochine et en Algérie. Je voulais rappeler qu’il s’agit de nos contemporains qui vivent dans la brousse, dans la jungle et dans nos banlieues mais que ce ne sont pas uniquement des figures de l’Histoire. C’est pourquoi, je m’intéresse plus dans mon livre à l’homme qu’au soldat, plus à l’Africain qu’à la médaille.

Vous regrettez que votre livre ne soit présent dans aucun collège ni lycée du pays. A votre avis, le sujet des tirailleurs n’intéresse pas les Français ?

L’opinion publique a un bon a priori vis-à-vis d’eux. Les politiques sont adeptes d’envolées lyriques pour vanter leurs faits d’armes, ils les saluent, les revendiquent mais personne ne prend la mesure de leur quotidien ! Le rapport entre leurs pensions et celles des soldats français est de un à dix, ce qui a d’ailleurs valu à la France d’être condamnée par la Cour européenne des Droits de l’homme en 2001. De même, les anciens combattants marocains doivent revenir en France depuis la loi Chevènement de 1989 s’ils veulent toucher le minimum vieillesse et le RMI. Ils s’entassent ainsi dans des foyers Sonacotra et se retrouvent à nouveau déracinés cinquante ans après la guerre. Combien d’entre eux se promènent, leurs médailles accrochées à leurs vestes, dans les rues de Bordeaux ! Il faudrait au contraire qu’ils puissent rentrer chez eux mourir dignement.

Pourtant, la sortie du film « Indigènes » de Rachid Bouchareb a permis de replacer les anciens combattants étrangers au cœur du débat public. Le gouvernement a d’ores et déjà promis de revaloriser leurs pensions…

J’espère que ces engagements vont être tenus mais je reste très prudent. Avec la sortie du film en salles, on est dans l’émotion mais qu’en restera-t-il dans deux semaines ? La situation actuelle est en fait très hypocrite puisque le chef de l’Etat semble s’émouvoir d’une situation qu’il connaît pourtant depuis 1959, date à laquelle les pensions ont été gelées par De Gaulle. Et que va-t-il se passer pour les veuves et les enfants des anciens combattants qui ne reçoivent aujourd’hui aucune pension ? Personne n’en parle. Pourtant, si les enfants touchaient de l’argent, ils ne seraient pas obligés de venir clandestinement en France pour vivre.

Qui s’occupent aujourd’hui de ces anciens combattants ?

Dans toutes les grandes villes d’Afrique de l’Ouest existent des « maisons du combattant » mises en place par les forces armées françaises dans les années 50. Il s’agit de lieux de sociabilité où les tirailleurs se retrouvent et où leurs dossiers sont instruits.
En France, seule une dizaine d’entités ou de personnes portent leurs revendications : une poignée d’anciens compagnons d’armes « blancs », des artistes tels que le cinéaste Rachid Bouchareb ou l’écrivain Eric Deroo et quelques associations telles que « Vivre mieux » à Toulouse ou « Alifs » à Bordeaux. C’est peu. La question des tirailleurs sénégalais est l’histoire d’un gâchis humain et mémoriel.

Propos recueillis par Alexandre Sulzer