«Il faudrait qu'il vienne voir comment on bosse, Sarko»

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Les couloirs du tribunal de Bobigny bruissent de rancoeurs et d'indignation : les propos du ministre de l'Intérieur ne laissent personne indifférent. « On fait le maximum au quotidien et voilà comment on nous traite, se désespère une procureure. Seulement, nous, on fait avec les moyens du bord. » Qui sont limités.

Malgré la polémique, le grand raout et la venue de Jean-Louis Nadal (lire ci-dessus), Bobigny vit son quotidien. Hier à 14 h, l'ascenseur principal est en panne. Au premier étage, trois crottes de chien tapissent le sol. A force de chercher les toilettes, quelqu'un aurait-il fini par craquer ? Un seul WC, en triste état, fonctionne dans tout le palais de Justice. Et encore, au tribunal pour enfants, auquel tout le monde n'est pas censé accéder. Deux étages en dessous, deux avocats et leurs clients en viennent quasiment aux mains pour une histoire de cigarettes. « Allez vous faire, maître ! » Les policiers interviennent, paniqués. On ne saura que quelques minutes plus tard qu'il s'agissait d'une caméra cachée. « On y a cru. On ne s'étonne plus de rien », témoigne un officier. A 15 h, l'horloge de l'accueil indique 13 h 49. Une autre 14 h 11. Dans la sixième chambre, 17 h 46. Plus personne ne s'en émeut. Il faut dire qu'ici, « il n'y a pas d'heure pour travailler, comme le rapporte un avocat. On finit régulièrement à 23 h. Les magistrats sont les soutiers de la République. »

Les audiences en témoignent. Hier, en une demi-journée, dix-huit dossiers devaient être traités en comparution immédiate. Déjà très serré, l'emploi du temps devient impossible à tenir lorsqu'au bout d'une heure, les prévenus attendus sont encore au dépôt : « Il n'y a pas d'escorte, rapporte la greffière. On manque d'effectifs de police pour les accompagner à l'audience. » Au chômage technique, les avocats se lâchent : « Il faudrait qu'il vienne voir comment on bosse, Sarko. Ici, quand on demande la copie d'un dossier, il faut plus d'un mois pour l'obtenir. A Paris, seulement quinze jours. »

A la reprise de l'audience, des étrangers entrés illégalement sur le territoire, des vols avec violence, des conduites sans permis ou encore des violences conjugales. « Le train-train », dit une magistrate. Un jeune Roumain comparaît pour conduite sans permis et recel. Déjà condamné dans le passé pour les mêmes faits et pour des vols avec violence, « il ne devrait pas se retrouver là », selon son avocat. L'expertise osseuse lui donne 18 ans. Mais l'avocat a apporté des papiers administratifs qui prouvent qu'il en a 16. Le tribunal en convient, il ressort libre. « Voilà un exemple d'honnêteté, et ce n'est pas ce que j'appelle du laxisme, dit l'avocat. La procédure policière avait été bâclée, comme souvent. » Selon un de ses confrères, le tribunal serait toutefois moins répressif qu'à Paris. Il rétorque : « Ici, c'est pas la fête non plus ! Quand il faut mettre du ferme, ils le mettent. Mais le préfet voit des chiffres. Alors que les magistrats voient des hommes. »

Michaël Hajdenberg