L'homme qui fait marcher les croyants

©2006 20 minutes

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Les mains levées, les yeux fermés, plusieurs milliers de personnes écoutent avec émotion un vieil homme de 84 ans, qui leur affirme que "beaucoup de miracles se sont accomplis" après ses prières pour les malades.
Les mains levées, les yeux fermés, plusieurs milliers de personnes écoutent avec émotion un vieil homme de 84 ans, qui leur affirme que "beaucoup de miracles se sont accomplis" après ses prières pour les malades. — Stephane De Sakutin AFP

Soudain, une clameur surnaturelle, un tonnerre d'applaudissements et des cris : « Jésus ! Jésus ! Jésus ! » Au milieu d'une foule dense de plus de 5 000 personnes, une haie d'honneur s'improvise autour d'une femme d'une soixantaine d'années qui s'avance d'un pas chancelant. Derrière elle, trois hommes portent en trophée un fauteuil roulant. « Elle marche ! », s'époumonent les fervents. Non seulement elle marche, mais elle monte sur l'estrade, où l'attend le pasteur TL Osborn, qui transcende l'hystérie collective. « Ce n'est pas moi, c'est lui », clame le prédicateur en montrant le ciel. Dimanche soir, devant le château de Vincennes, l'esplanade Saint-Louis (12e) s'était muée en cour des Miracles. Pour la plus grande joie des protestants évangéliques qui avaient parcouru parfois des centaines de kilomètres pour venir voir le prédicateur. Et à la stupeur des quelques sceptiques qui s'étaient glissés dans les rangs.

Endimanchée, généralement en costume-cravate ou en robe de soirée, l'assistance, composée à 90 % d'Antillais ou de personnes originaires d'Afrique noire, a donc vu ce dont elle ne doutait pas. Il y a encore quelques semaines, beaucoup n'avaient pourtant jamais entendu parler de ce pasteur américain de 84 ans à la perruque rousse et à la peau étonnamment lisse. Jusqu'à ce que l'information se répande par affiches au sein des 400 églises évangéliques d'Ile-de-France et parmi les quelque 400 000 fidèles du pays : le pasteur allait venir, lui qui parcourt le monde depuis soixante ans et fait marcher les infirmes. Au sens propre, selon eux. Au final, en quatre jours au Palais des Congrès de Montreuil et en deux jours devant le bois de Vincennes, l'homme en question aura en tout cas réuni environ 15 000 croyants, quand l'Eglise catholique peine tant à renouveler ses fidèles...

« J'ai acheté son DVD pour 15 e. Grâce à lui, on voit la puissance du Saint-Esprit », raconte Rachelle, qui, comme beaucoup, a déjà suivi le pasteur à Montreuil. Un peu plus loin, une bande d'ados des Ulis (Essonne) argumente : « Certains de nos amis se moquent. Mais nous, on sait que c'est vrai. La magie, ça n'existe pas. » Un pasteur, qui officie dans une salle près de la place de la République (3e), cite l'Evangile et décrypte : « Ce n'est pas un gourou. On ne l'adore pas ; c'est une référence. Moi aussi je fais des miracles. J'ai guéri un diabétique et un fou. La guérison est dans le Salut. »

La foule n'ose l'avouer, mais elle n'attend que ça. Finalement, après un gospel, des discours annexes et un prêche de trois heures, TL Osborn se lance. « Soixante-trois aveugles ont recouvré la vue au cours d'une croisade en Afrique. Jetez vos béquilles ! Jetez vos cannes ! » Face à lui, beaucoup ferment les yeux, brandissent la Bible, tendent leurs mains vers le ciel « Vous êtes sourds ? Eh bien, écoutez ma prière. Mettez un doigt dans votre oreille. Enlevez-le. Mettez-le dans l'autre. » Le rituel dure dix minutes puis le pasteur, aidé d'un traducteur, demande. « Qui a retrouvé l'ouïe ? » Des dizaines de mains s'agitent dans la foule, on les invite à rejoindre la scène pour témoigner. En privé, certains tempèrent. « Je n'entendais pratiquement plus depuis cinq ans de l'oreille gauche. Et là, j'entends mieux. » La famille d'un Bruxellois saute de joie. Il dit avoir retrouvé la vue d'un oeil « paralysé ». Une femme en transe confie son bonheur, sans avoir l'air de jouer la comédie.

Avant de pénétrer dans sa BMW pour repartir, TL Osborn est alpagué par une femme en fauteuil roulant, qui n'en a pas eu pour sa foi. « Revenez demain », lui répond-il, sûr de son fait, tandis que le reste de la foule, invitée à « faire un don », s'en va en hurlant sa joie. Dans le métro, les chants, les danses, les courses mettent une ambiance à faire pâlir d'envie un supporteur de foot revenant du Parc des Princes. Sauf qu'ici on ne chante pas « Allez Paris ! », mais « Alléluia ! ».

Michaël Hajdenberg