Youcef Mahmoudia: « Les voyages ne rendent pas fou »

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Une Japonaise se rend à Notre-Dame pour rejoindre la Vierge Marie, un Italien demande à la préfecture de police de Paris à être secouru contre la mafia… Le voyage peut-il faire perdre la raison ? Youcef Mahmoudia, psychiatre depuis dix-sept ans aux urgences de l’Hôtel-Dieu à Paris, reçoit une cinquantaine de cas par an de personnes manifestant ces symptômes du « voyage pathologique ». Il en explique les mécanismes.

Qu’est-ce que le « voyage pathologique » ?
En psychiatrie, on rencontre ce type de manifestations dans le contexte d’un trouble du comportement en rapport avec un état délirant ou pré-délirant, le délire étant une conviction erronée à laquelle le sujet adhère totalement. Le sujet peut se sentir persécuté, entendre des voix qui le menacent de mort et le harcèlent. Il peut ainsi prendre l’avion ou le train pour fuir sa ville, parfois son pays. Et là, il se retrouve dans un pays étranger, où il est interpellé par la police en raison de troubles du comportement sur la voie publique.

Le « voyage pathologique », c’est forcément une fuite ?
Tout dépend de la thématique du délire, persécutive ou messianique. J’ai déjà eu affaire au cas d’un Belge qui avait pris le TGV de Bruxelles pour Paris afin de fuir le KGB. Un Italien s’est aussi présenté à la préfecture de police, demandant de l’aide en disant qu’il était poursuivi par la mafia. On l’a gardé vingt-quatre heures à l’Hôtel-Dieu, le temps de téléphoner à sa famille à Rome, qui le recherchait depuis trois jours. Or, avant de quitter l’Italie, il n’allait pas bien, ne dormait pas, il tenait des propos incohérents, il y avait déjà les prémisses de la maladie : il pensait qu’il était surveillé, qu’il avait été mis sur écoute par la mafia.
La thématique du délire peut-être aussi messianique, avec des hallucinations et des ordres que l’on reçoit. Le sujet entend des voix qui lui disent être investi d’une mission. Comme cette Japonaise venue de Tokyo qui a entendu la voix de la Vierge Marie lui disant de la rejoindre à Notre-Dame-de-Paris. Le « voyage pathologique » est donc un symptôme, pas une maladie. Par ailleurs, on ne devrait pas parler pas du «syndrome du voyageur» : les voyages ne rendent pas fous et n’entraînent pas de pathologies, fort heureusement.

Ce délire apparaît forcément avant le voyage ?
On le rencontre également dans ce qu’on appelle l’«épisode processuel». Au début, le sujet n’est pas délirant. Il a une sensation de bizarrerie, un sentiment de mal-être général, de fatigue, des troubles du sommeil, des inquiétudes… C’est souvent lié à un environnement favorisant : surmenage professionnel, rupture sentimental, deuil… S’il a une prédisposition à la maladie, le sujet va développer un épisode psychotique. Il peut même consulter un médecin de famille ou des amis qui lui conseillent : « Va te reposer, prends des vacances. » Donc il part en vacances pour se ressourcer, et arrivé à destination, la maladie apparaît.

Le changement d’environnement est donc un facteur ?
Il peut favoriser l’éclosion de la maladie. Avant de partir, le sujet est dans une situation pré-psychotique où les signes avant-coureurs passent inaperçus. Une fois arrivé à destination, si les repères sont totalement différents des repères habituels, il y a une explosion de la maladie. On a parlé de sujets qui partaient en Asie ou en Inde et qui « décompensent ». Mais au départ, ils n’étaient pas bien. En restant chez eux, ça aurait mis plus de temps, mais ils auraient développé la maladie.
Dans le cas du « voyage pathologique », il faut bien faire la distinction avec les errances pathologiques, où les gens errent sans but. Ce sont des psychotiques chroniques, ce n’est pas le délire qui les fait se déplacer, ils sont désociabilisés. Il existe aussi des automatismes comportementaux liés à un déplacement qui se fait dans un contexte d’altération de la conscience. Par exemple à l’occasion de troubles cérébraux, où le sujet prend le train ou l’avion dans un état second, sans s’en apercevoir. Puis il se réveille perplexe dans une ville et se dit : « Qu’est-ce que je fais ici ? » Mais lui, il critique ce déplacement. Le voyage pathologique, c’est lorsqu’il n’y a pas de critique.

Et ce qu’on appelle le « syndrome de Stendhal » ?
C’est totalement différent. Stendhal n’a jamais fait de voyage pathologique : il aimait bien l’Italie et s’y rendait souvent. Il décrit d’ailleurs très bien ce qu’il ressent. Durant quelques secondes, devant la magnificence des lieux à Florence, ses sens étaient au maximum et il doit s’asseoir sur un banc pour reprendre progressivement ses esprits. Ce n’est même pas un syndrome, mais une forte charge émotionnelle. Cela peut arriver quand on est dans une espèce de béatitude, devant un tableau, devant une beauté physique, et cela ne dure quelques secondes.

Recueilli par Joël Métreau