Inflation : Les vols à l’étalage en augmentation, un effet de la hausse des prix ?

VOLS Selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, les vols à l’étalage ont augmenté de 17 % en un an. Des chiffres qui restent toutefois difficiles à appréhender

Caroline Politi
Les vols à l'étalage ont fortement augmenté cette année (photo d'illustration)
Les vols à l'étalage ont fortement augmenté cette année (photo d'illustration) — ATTILA KISBENEDEK
  • Selon les derniers chiffres du ministère de l’Intérieur, les plaintes pour des vols à l’étalage ont augmenté de 17 % entre janvier et août 2022 par rapport à la même période l’an dernier.
  • Les gérants de magasins ne portent pas systématiquement plainte, notamment lorsque le vol est de faible valeur ou qu'une solution à l'amiable est trouvée.
  • Malgré l'augmentation de ces vols à l'étalage, il est difficile de faire un lien avec l'inflation. 

La première fois que Ludivine a volé quelques articles dans le supermarché du coin, c’était sur un coup de tête, il y a sept ou huit mois. « J’étais à la caisse automatique, je scannais mes achats, les mêmes que d’habitude, et je voyais la facture s’envoler. Ca m’a mise en colère, j’avais vraiment l’impression de me faire voler. » Alors, simplement, cette mère de deux enfants a laissé trois ou quatre articles au fond de son petit chariot de courses. « J’ai dû économiser 15 balles, mais c’était toujours ça de pris », souffle la trentenaire, pourtant en CDI dans une grande entreprise avec un salaire « honorable ». Désormais, elle utilise chaque semaine ou presque son « petit stratagème ». « Dire que je ne m’en sors pas financièrement serait mentir mais c’est plus dur, et quand je vois les prix s’envoler, je me dis qu’on se moque de nous. »

Comment ne pas y voir un effet de la conjoncture ? Selon les derniers chiffres du ministère de l’Intérieur, les plaintes pour des vols à l’étalage ont augmenté de 17 % entre janvier et août 2022 par rapport à la même période l’an dernier. Si ces données sont imprécises - elles ne permettent pas de savoir quel type de marchandise a été chapardé, alimentaire, habillement, objets en tous genres –, elles coïncident néanmoins avec la vague d’inflation, notamment alimentaire. Selon l’Insee, les prix des denrées ont augmenté en moyenne de 9,9 % en un an, mais certains produits atteignent des sommets : 17 % en plus pour les légumes, 20 % pour les pâtes, 16 % pour les produits laitiers. « Évidemment, nous sommes tentés d’établir une corrélation avec la situation économique, mais il n’y a aucun élément objectif qui nous permet de dire de manière certaine que l’inflation et la hausse des vols à l’étalage sont liées », met en garde une source policière haut placé.

Un phénomène sous-estimé

Le phénomène est en effet difficile à appréhender. D’abord, parce qu’il est protéiforme. Si certains volent pour manger à leur faim, d’autres le font par défi, goût du risque ou effet d’entraînement. Surtout, les chiffres du ministère de l’Intérieur sont probablement très en-deça de la réalité : de nombreux gérants de magasins ne portent pas plainte systématiquement, notamment lorsque le montant du vol est faible, que les auteurs sont jeunes ou qu’une solution à l’amiable est trouvée. « Il n’y a pas de règle absolue, ça dépend de la politique de chaque enseigne. Mais il y a une question économique derrière : envoyer un agent porter plainte prend du temps et coûte de l’argent, donc parfois, ce n’est pas intéressant », note Cédric Paulin, secrétaire général du syndicat national des entreprises de sécurité.

C’est d’ailleurs parce qu’il est convaincu qu’il n’ira pas en prison que Louis vole régulièrement de la nourriture. « J’ai un petit job mais ça ne me suffit pas, et c’est encore plus vrai aujourd’hui », souffle l’étudiant bordelais. Alors régulièrement, il complète ses courses en chapardant quelques produits frais. « De la viande et du fromage surtout. » Il y a quelques semaines, il s’est fait prendre la main dans le sac par un des vigiles de la supérette. « Il m’a mis un petit coup de pression, mais je me suis excusé platement, j’ai expliqué que je n’y arrivais pas. C’est passé, il m’a juste demandé de payer ce que j’avais pris. » Depuis, Louis a changé de supermarché, mais pas ses « habitudes ».

« Il y a plus d’agressivité envers les agents »

Impossible, dans ces conditions, d’appréhender l’ampleur exacte du phénomène. Est-il comparable au vol de carburant qui a doublé en un an ? Contactés, des grands groupes – Leclerc, Casino ou Carrefour – préfèrent ne pas communiquer. Les fédérations de commerçants affirment ne pas avoir eu de remontées de leurs adhérents. Tout comme le syndicat national des entreprises de sécurité. Les chiffres, pourtant, montrent une franche augmentation des délits visant les commerces. Les cambriolages de locaux industriels et commerciaux ont bondi de 13 % sur les huit premiers mois de l’année par rapport à l’an dernier, tout comme les vols à main armée contre des établissements commerciaux et industriels. Les vols violents contre ces mêmes établissements ont, eux, augmenté de 10 %.

« Ce qui remonte de manière assez importante, c’est davantage d’agressivité envers les agents », souligne Cédric Paulin. « L’augmentation de la violence envers eux est très nette depuis quelques mois, abonde Cédric Ragani, à la tête de l’entreprise Option Sécurité, qui travaille avec de nombreuses grandes surfaces. Quand des gens sont interpellés après avoir volé, on a vraiment l’impression qu’ils jouent leur vie. » Et de citer le cas de cet homme qui a sauté par la fenêtre de l’hypermarché pour échapper à la police. Cet été, dans le sud de la France, un autre a blessé à l’arme blanche deux de ses agents. « Ce sont des choses que nous ne connaissions pas avant », assure le spécialiste de la sécurité. Un effet secondaire de l’augmentation du coût de la vie ?