Incidents au Stade de France : « Ils faisaient leur marché »… Comment des délinquants ont-ils gâché la finale ?

ENQUETE Sur les 48 personnes placées en garde à vue samedi soir, seules 6 ont été jugées mardi à Bobigny pour des vols et des agressions commis autour du Stade de France

Thibaut Chevillard
— 
Des policiers présents aux abords du Stade de France samedi soir
Des policiers présents aux abords du Stade de France samedi soir — THOMAS COEX / AFP
  • Samedi soir, lors de la finale de la Ligue des champions, plusieurs centaines de délinquants se sont rendus aux abords du Stade de France pour voler et agresser les spectateurs. Sur les 48 personnes interpellées et placées en garde à vue, 6 ont été jugées mardi par le tribunal de Bobigny.
  • Les délinquants ont profité de la levée d’un barrage filtrant pour approcher les abords de l’enceinte sportive et s’attaquer aux spectateurs massés devant les grilles. Le dispositif policier, pensé pour faire face aux hooligans, n’avait, semble-t-il, pas été adapté pour riposter.

Trois jours après la finale de Ligue des champions, six personnes ont comparu devant le tribunal correctionnel de Bobigny, en Seine-Saint-Denis. Et parmi elles, aucun supporter anglais. Trois Péruviens, âgés de 21, 26, 39 ans, qui ont été retrouvés en possession de 14 téléphones volés. Un Algérien de 24 ans en situation irrégulière qui a dérobé le portable d’un supporteur de Liverpool, sur le quai de la ligne 13 à l’issue du match (il a été condamné à 6 mois de prison avec sursis). Un Palestinien de 34 ans qui a volé le collier d’une victime britannique, mordu le bras d’une personne qui tentait de l’intercepter, et frappé un policier lors de sa garde à vue. Et enfin, un homme de 25 ans, accusé d’avoir volé la montre d’un touriste mexicain venu assister à la rencontre.

Samedi soir, alors que le chaos régnait autour du Stade de France, une centaine de personnes avaient été interpellées par les forces de l’ordre. Un peu moins de la moitié d’entre elles (48) avaient été placées en garde à vue, dont un nombre important de mineurs. A l’exception des six hommes jugés mardi, toutes ont été libérées. Parmi les prévenus, aucun Anglais, donc. Ni aucun délinquant de banlieue. 

Pourtant, de l’aveu du maire de Saint-Denis, « il n’y a jamais eu autant de phénomènes de délinquance que samedi dernier » autour de l’enceinte sportive qui accueille des événements importants depuis plus de vingt ans. « Il y a eu des agressions multiples, et c’est insupportable », a confié Mathieu Hanotin dans  une interview accordée à BFM TV.

« Le plus gros des vols ont été commis la nuit »

Le ministre de l’Intérieur, lui, semble préférer faire porter aux supporteurs britanniques la responsabilité du désordre qui a précédé la finale. Lors de la conférence de presse qu’il a donnée lundi, Gérald Darmanin a insisté sur la présence de « 30.000 à 40.000 supporteurs anglais » autour du Stade de France, « soit sans billet, soit avec des billets falsifiés ». Il s’est appuyé sur le rapport que lui avait remis le préfet de police, Didier Lallement, pour dénoncer une « fraude massive, industrielle et organisée de faux billets ». Le document consulté par 20 Minutes fait à peine mention de la venue de « 300 à 400 jeunes issus de quartiers sensibles de Saint-Denis » qui ont tenté de « forcer le dispositif » mis en place aux abords du stade. En revanche, pas un mot sur les vols et agressions dont ont été victimes les spectateurs.

Déléguée nationale du syndicat Unité SGP-police FO, Linda Kebbab explique pourtant que ses collègues présents sur place samedi « n’avaient jamais vu ça ». « Dès que les gens s’éloignaient du champ de vision des policiers, notamment pour aller vers la ligne 13, ils se faisaient attraper le bras », assure la syndicaliste. « Après le match, ajoute-t-elle, ils sont restés autour du stade. Ils faisaient leur marché. Le plus gros des vols ont été commis la nuit. » Une présence massive et inhabituelle de centaines de délinquants ce soir-là qui pourrait s’expliquer par plusieurs facteurs. A commencé par la grève de la RATP qui n’a pas permis le fonctionnement de la ligne B du RER qui dessert le stade depuis Paris.

« Ça a mal été géré »

La plupart des spectateurs ont donc emprunté la ligne D et se sont massés à partir de 19h au point de préfiltrage mis en place par les organisateurs. Sur les réseaux sociaux, plusieurs d’entre eux ont posté des photos et des vidéos de la foule qui n’avançait pas. « Les délinquants ont pris ça pour un appel », poursuit Linda Kebbab. « Ça sentait l’argent », complète Mathieu Hanotin. Plus tard, le préfet de police a pris la « décision de lever ce barrage afin de prévenir un drame en raison de la foule qui se pressait » à la sortie d’un tunnel. Laissant ainsi le champ libre aux voyous pour accéder aux abords du stade.

Or, « le dispositif policier était prévu pour lutter contre le hooliganisme », et pas pour faire face « à des faits de délinquance de droit commun dans des proportions importantes », estime le maire de Saint-Denis. Un policier présent le soir du match confirme. « Ça a mal été géré. Ils nous ont mis en statique dans des endroits où ça ne bougeait pas. Et ils ont mis un temps fou à nous bouger alors qu’il y avait besoin de monde ailleurs. On a ensuite pu faire le travail », raconte-t-il.

Toujours selon ce policier, la communication entre les différentes unités sur place était « un peu compliquée ». Il y a bien eu « quelques violences entre supporteurs à la fin du match ». Mais selon cet agent, le désordre a surtout été le fait de délinquants locaux venus dépouiller les spectateurs. Un problème qui avait été mal anticipé par les autorités… Et mal géré sur le moment. La faute, estime Linda Kebbab, au préfet de police qui « n’a pas su s’adapter à ça ».