Rodéos urbains : « C’est dangereux pour eux-mêmes, évidemment, mais c’est surtout extrêmement dangereux pour les gens autour »

DELINQUANCE S’il est « starifié » sur les réseaux sociaux, le rodéo urbain, dont la pratique s’est démultipliée ces dernières années, reste extrêmement dangereux pour les conducteurs et pour les riverains

Manon Aublanc
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Illustration de rodéos urbains.
Illustration de rodéos urbains. — Hadj / SIPA
  • Dans une interview accordée à Konbini, Lola Quivoron, la réalisatrice du long-métrage sélectionné à Cannes, « Rodeo », a dénoncé la criminalisation des rodéos urbains, « une pratique assez mal comprise ».
  • Une déclaration qui a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux, dont celle du maire de Cannes, David Lisnard, qui a comparé les propos de la réalisatrice à « un sketch des Inconnus ». Dimanche, un enfant de 5 ans a été renversé par des jeunes en scooter à Pantin en Seine-Saint-Denis.
  • Les condamnations liées aux rodéos urbains, puni d’un an de prison et 15.000 euros d’amende, ont augmenté de 1.400 % depuis 2018, selon le ministère de l’Intérieur.

Les rodéos urbains « sont souvent causés par les flics qui prennent en chasse et qui poussent les riders vers la mort ». Il n’aura fallu qu’une seule phrase pour que la réalisatrice du film Rodéo, Lola Quivoron, n’allume l’incendie. Interrogée par Konbini à l’occasion de la présentation de son premier long-métrage au festival de Cannes, la jeune femme a pointé du doigt la responsabilité des forces de l’ordre dans les accidents liés à cette pratique « mal comprise », selon elle.



Des propos qui n’ont pas manqué de faire réagir, notamment David Lisnard, le maire de Cannes : « Avec Yves Daros (chef de la police municipale de Cannes) et l’équipe de la police municipale de la mairie de Cannes nous n’avons pas été convaincus par le propos de la dame, qui ressemble à un sketch des Inconnus. Nous allons continuer de poursuivre et arrêter les auteurs de rodéos urbains. Notre hommage hier à son œuvre… », a-t-il déclaré sur Twitter, en partageant un autre message sur des contrôles effectués en début de semaine dans la ville.



« Qui paye s’ils n’ont pas d’assurance en cas de blessures ? »

Si les déclarations de la jeune réalisatrice passent mal, c’est avant tout parce que la pratique du « wheeling » – ou « cross bitume » – peut parfois conduire à des drames. Preuve en est, dimanche dernier, avec l’accident d’un enfant de cinq ans à Pantin (Seine-Saint-Denis). Le petit garçon a été percuté par une moto roulant à vive allure alors qu’il se baladait avec ses parents. Quatre jeunes ont été interpellés et placés en garde à vue. « C’est dangereux pour eux-mêmes, évidemment, mais c’est surtout extrêmement dangereux pour les gens autour, les automobilistes, les piétons, les cyclistes », déplore le chef de la police municipale de Lannion, également représentant du Syndicat National des Policiers Municipaux (SNPM) dans les Côtes-d’Armor, qui observe une « véritable hausse des rodéos urbains ces dernières années ».

D’autant plus qu’il s’agit bien souvent de véhicules non assurés et de conducteurs sans permis, s’alarme Yvan Assioma, secrétaire régional Ile-de-France du syndicat Alliance Police nationale, « ça augmente le risque de délit de fuite en cas d’accident ». « Ce sont souvent des motocross qui sont utilisées, elles ne sont pas homologuées pour la voie publique, donc elles ne peuvent pas être assurées », ajoute le policier de Lannion, qui s’interroge des conséquences : « Qu’est ce qui se passe en cas d’accident ? Le jour où ils renversent un enfant ou une personne âgée, ils font quoi, ils s’arrêtent ou pas, comme ils n’ont ni permis ni assurance ? ». « Qui paye s’ils n’ont pas d’assurance en cas de blessures ? », demande, de son côté, Jérôme Jimenez, responsable communication de l’UNSA Police Ile-de-France.

Un phénomène qui gagne du terrain

Face à la hausse croissante du phénomène, « il faut montrer à ces inconscients du volant qu’il y a des sanctions », plaide le syndicaliste. Car des sanctions, il y en a. Depuis, le 3 août 2018, les amateurs de rodéos urbains risquent un an de prison et 15.000 euros d’amende. La loi permet aussi aux forces de l’ordre de saisir les engins et de retirer ou de suspendre le permis des conducteurs. Depuis 2018, les condamnations liées à ce phénomène ont d’ailleurs augmenté de 1.400 %, et de 40 % sur la seule année 2021, a fait savoir le ministère de la Justice en janvier dernier. « Ces pratiques peuvent être mortelles. Les conducteurs, bien souvent des adolescents ou des jeunes adultes, prennent des risques incommensurables pour eux et pour autrui », ajoute Jérôme Jimenez.

D’autant plus que les adeptes du «wheeling» semblent visiblement délaisser les quartiers populaires pour les centres-villes. « Le phénomène s’est démocratisé, il prend une autre tournure. Leur intérêt, c’est d’aller en centre-ville, en journée, parfois même au plus fort de l’affluence », complète le syndicaliste de l’UNSA. « La promotion de l’acte est plus forte et plus significative en plein centre-ville, aux yeux de tous et parfois devant des bâtiments de l’Etat », ajoute-t-il.

Si le phénomène explose, c’est aussi parce qu’il a trouvé son public sur les réseaux sociaux. Certains sont même devenus des « stars » du « cross bitume », à l’image des « Daltons », un collectif de rappeurs lyonnais. Suivi par plus de 26.000 personnes sur Instagram, le petit groupe est devenu célèbre pour ses clips, mais surtout pour ses rodéos urbains dans les rues de Lyon et sur le périphérique. « Il faut être prudent, entre le film Rodeo et la surexposition médiatique avec "les Daltons", on est en train de starifier ce phénomène, c’est exactement ce que cherchent ces jeunes », met en garde Jérome Jimenez.

De nouvelles méthodes pour éviter la course-poursuite

Mais pour les policiers, pas question de prendre la responsabilité des accidents. « Contrairement à ce que dit cette réalisatrice, on ne fait pas de poursuite, ce n’est pas la finalité, ça met en danger les fonctionnaires, les riverains et les jeunes qui sont au volant », martèle le chef de la police municipale de Lannion. Mardi, son équipe a interpellé trois conducteurs identifiés grâce à des vidéos postées sur YouTube et sur les réseaux sociaux. « On a fait notre enquête à partir de ça, en collaboration avec la police nationale et le parquet, et on les a interpellés chez eux, au saut du lit, sans course-poursuite », explique-t-il.

Depuis janvier 2022, et l’adoption de la loi « responsabilité pénale et sécurité intérieure », des drones peuvent aussi être utilisés par la police nationale, sur autorisation du préfet, pour lutter contre les rodéos urbains. « Ce week-end, on a eu de très très bons résultats avec les drones, ça évite que les flics poursuivent le conducteur. On sait où il va et on chope le mec », se félicite-t-on au ministère de l’Intérieur, ce mercredi, après une vaste opération ce week-end. Quelque 118 scooters et motos ont été saisis de vendredi à dimanche au cours de 950 opérations de police et de gendarmerie, 96 personnes ont été placées en garde à vue et 3.235 verbalisations ont été dressées, a annoncé Beauvau lundi. « Quand vous prenez tous les risques sur la voie publique, sans permis, sans assurance, c’est d’abord vous le danger pour la société », tient à rappeler Jérôme Jimenez.