L’alarmante hausse de la consommation de cocaïne en France, entre saisies records, overdoses et prix en baisse

DROGUE Alors que la cocaïne touche désormais tous les milieux sociaux, les saisies records de cette drogue se succèdent

Manon Aublanc et Thibaut Chevillard
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Un policier après une saisie de drogue à Nice, le 19 mars 2021.
Un policier après une saisie de drogue à Nice, le 19 mars 2021. — Valery HACHE / AFP
  • Ces dernières années, le nombre de consommateurs ayant expérimenté la cocaïne – en poudre ou sous forme de crack – en France a été multiplié par quatre.
  • Les saisies de cocaïne ont elles aussi accéléré ces dernières années, avec 26,5 tonnes en 2021, soit le double de l’année 2020.
  • En cause, la hausse de la production en Amérique du Sud, du trafic en Europe et la diversification des consommateurs, la poudre blanche bénéficiant désormais d’une image festive, presque positive.

22 tonnes de cocaïne​ mélangées à du sucre saisies au Havre, 514 kg de la même drogue interceptés par les douaniers dans le Grand Port Maritime de Marseille, 141 autres kilos retrouvés dans un hôtel parisien… Depuis le début de l’année, policiers, douaniers et gendarmes n’en finissent plus de saisir d’importantes quantités de cette drogue produite en Amérique du Sud. Si les trafiquants en acheminent autant sur le territoire français, c’est que la demande est en forte hausse.

« On est sur quelque chose d’assez exponentiel au niveau de la consommation. Ce qui nous inquiète car la cocaïne est un produit très dangereux. Pourtant, nous constatons qu’elle est de plus en plus consommée, dans tous les milieux », souligne la commissaire divisionnaire Virginie Lahaye, patronne de la brigade des stupéfiants de la police judiciaire de Paris.

Après une augmentation régulière depuis les années 2000, et une nette accélération à partir de 2015, les saisies de cocaïne sur le territoire français ont atteint un record en 2021 : 26,5 tonnes, soit le double de l’année 2020, selon selon un rapport de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA). Une évolution à la hausse qui ne concerne pas seulement la France. En Europe, 213 tonnes ont été saisies en 2019, contre 177 en 2018. Au total, 69 % d’entre elles ont été réalisées en Belgique, aux Pays Bas et en Espagne. Les forces de l’ordre sont-elles plus efficaces ? Ou la production et le trafic ont-ils augmenté de manière drastique ? Probablement un peu les deux...

Une production qui a doublé

Depuis 2014, la production mondiale de cocaïne – qui se concentre quasi exclusivement en Colombie, au Pérou et en Bolivie – a doublé, atteignant le niveau record de 1.784 tonnes en 2019. La drogue arrive en France de plusieurs manières. En bateau, depuis les Antilles, pour les très grosses quantités qui dépassent souvent la tonne. La marchandise est alors répartie entre les différentes équipes de trafiquants qui ont passé commande, et acheminées aux quatre coins de l’hexagone pour être revendue au détail. Les quantités les plus modestes sont souvent transportées en avion. Payées quelques milliers d’euros,  des mules la cachent dans leurs bagages ou l’ingèrent. « C’est un phénomène qui nous concerne beaucoup à Paris car il y a les aéroports où arrivent les avions en provenance de Cayenne », poursuit Virginie Lahaye.

Enfin, la drogue peut aussi être dissimulée dans des colis postaux, cachée au milieu de produits exotiques comme du manioc. Expédiée depuis un pays producteur ou depuis la Guyane ou les Antilles, son taux de pureté est très élevé. Ce qui permet aux trafiquants français de la couper avec d’autres produits, plus ou moins très dangereux, et ainsi de multiplier jusqu’à trois fois son poids.

Si le trafic s’intensifie en France, c’est bien parce que la cocaïne a trouvé son public. Auparavant assimilée à une clientèle branchée dans les milieux de la publicité, des médias ou des sportifs, la poudre blanche touche désormais un public plus large, notamment les étudiants et les trentenaires. Désormais, ils seraient 2,2 millions de Français à en consommer au moins une fois par an, soit quatre fois plus que dans les années 2000. « Avant, c’était un produit de niche. Désormais, la cocaïne, sous sa forme chlorhydrate, c’est-à-dire en poudre, est la drogue la plus consommée en France derrière le cannabis », s’inquiète le psychiatre Jean-Michel Delile, président de la Fédération Addiction, auprès de 20 Minutes.

Prix en baisse

Les dealers se sont adaptés aux habitudes des consommateurs. Les points de deal qui écoulaient essentiellement du cannabis proposent aussi désormais à leurs clients de la cocaïne. Quant aux usagers qui rechignent à se rendre dans les cités pour s’approvisionner, ils peuvent passer commande sur WhatsApp et Instagram et se faire livrer chez eux en quelques heures, voire quelques minutes. Une ubérisation du trafic de drogue qui s’est fortement développée au moment du confinement, en 2020, observent les policiers.

Signe que la cocaïne se banalise, son prix a légèrement baissé ces dernières années : de 70 euros en moyenne pour un gramme de cocaïne en 2018 à 65 en 2021. « Il y a une politique de massification des circuits de distribution, donc les prix unitaires ont baissé, rendant la cocaïne plus accessible au grand public », ajoute Jean-Michel Delile.

Si la cocaïne sous forme de poudre est consommée majoritairement par les 18-34 ans, de manière « occasionnelle », celle sous forme de crack, chauffée avec un autre produit pour être inhalé ou injecté, concerne davantage les milieux précarisés ou marginalisés. A Paris, les consommateurs de cette cocaïne du pauvre hantent les rues du 18e arrondissement ou les alentours de la place Stalingrad. Mais leur nombre n’augmente « pas forcément » car cette variante de la cocaïne « fait peur », note Virginie Lahaye. « Lorsqu’on tombe dans le crack, on devient très vite dépendant. C’est une descente aux enfers. Il s’agit davantage d’une population de gens malades que de consommateurs qui pourraient trouver amusant d’en consommer en soirée, comme avec la cocaïne. Ce n’est pas le même état d’esprit. »

« Paranoïa et des crises cardiaques »

Contrairement à l’héroïne ou à l’ecstasy, la cocaïne jouit d’une image festive, presque « positive », regrette la MILDECA. « Elle est stimulante, elle donne un sentiment de puissance, de désinhibition, ça booste la confiance en soi et le relationnel », décrypte le psychiatre, qui rappelle que même « si elle peut sembler innocente, cette drogue peut entraîner de la paranoïa et des crises cardiaques ». D’autant plus qu’en quelques années, le taux de pureté de la poudre blanche est passé de 46 % à 66 % en moyenne entre 2011 et 2021, celle-ci étant de moins en moins mélangée à des produits de coupe. « On retrouve parfois de la cocaïne pure à 90 % », met en garde le médecin.

D’ailleurs, les policiers de la brigade des stupéfiants sont régulièrement saisis par le parquet de Paris pour enquêter sur les consommateurs qui décèdent après une overdose, nous indique également leur cheffe. La police judiciaire parisienne s’est donc lancée dans une bataille pour démanteler les réseaux et sauver des vies.