Féminicide à Paris : Pourquoi la photo du policier recherché a-t-elle été diffusée 13 jours après le meurtre ?

ENQUETE La préfecture de police de Paris a diffusé un appel à témoins du suspect, jeudi, déjà bien inscrit au fichier des personnes recherchées

Thibaut Chevillard et Caroline Politi
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Photo illustrant l'appel à témoin lancé par la préfecture de police de Paris le 10 février 2022 pour retrouver le policier soupçonné d'avoir tué sa compagne fin janvier 2022 à Paris et en fuite depuis.
Photo illustrant l'appel à témoin lancé par la préfecture de police de Paris le 10 février 2022 pour retrouver le policier soupçonné d'avoir tué sa compagne fin janvier 2022 à Paris et en fuite depuis. — Préfecture de police de Paris
  • Un policier de 29 ans est suspecté d’avoir étranglé sa conjointe dans son appartement, fin janvier à Paris, avant de prendre la fuite. Il est activement recherché par les enquêteurs de la police judiciaire.
  • Un appel à témoins avec son nom et sa photo ont été diffusés jeudi en fin de journée, une procédure rarissime dans ce type d'affaire.
  • Le suspect était bien inscrit au fichier des personnes recherchées et une fiche de recherche a été diffusée à tous les services de police.

Treize jours. C’est le temps qui s’est écoulé entre la découverte du corps d’Amanda, 28 ans, et la diffusion d’un  appel à témoins pour tenter de retrouver son ancien compagnon et principal suspect, Arnaud B.

Fait inédit dans ce type d’affaire : une photo du mis en cause accompagne le communiqué. Mais pourquoi a-t-il fallu près de deux semaines pour qu’un tel avis soit diffusé ? Sur les réseaux sociaux, beaucoup s’interrogent : est-ce parce que le suspect de ce féminicide est un  policier affecté au commissariat du Blanc-Mesnil, en Seine-Saint-Denis ? Ce fonctionnaire de 29 ans, qui s’est volatilisé avec son arme de service, bénéficierait-il d’un traitement de faveur de la part de ses collègues ?

« On traite ce dossier comme tous les autres, le fait qu’il s’agisse d’un policier ne change rien », balaie une source proche du dossier. Comme toutes les personnes recherchées dans le cadre d’une enquête de police judiciaire – les investigations ont été confiées au 2e district de police judiciaire de Paris – Arnaud B. a immédiatement été inscrit au FPR (Fichier des personnes recherchées), un fichier auquel ont notamment accès tous les policiers, gendarmes ou douaniers. D’autre part, une fiche de recherche, consultée par 20 Minutes, a été diffusée à tous les services de police. Elle comprend une photo récente du suspect et de son véhicule, le motif pour lequel il est recherché, la conduite à tenir par les agents qui tomberaient sur lui, et le service à prévenir dans ce cas-là.

Une procédure rarissime dans les affaires de droit commun

« La décision de diffuser un appel à témoins revient au magistrat, elle se prend généralement de concert avec le service enquêteur. En l’occurrence, dans cette affaire, ils avaient jusqu’à présent jugé que ce n’était pas utile », poursuit notre source. Il faut dire que la police et la gendarmerie diffusent extrêmement rarement ce type d’appel à témoins pour retrouver un suspect. Ce genre de procédé est réservé aux affaires de terrorisme, aux disparitions de mineurs ou de majeurs ou pour éclaircir les circonstances d’une affaire. Rarement, voire jamais, pour retrouver un mis en cause dans un dossier de droit commun.

Les enquêteurs commencent toujours leurs investigations en surveillant les lieux fréquentés par la personne en fuite, en s’intéressant à ses proches, à ceux qui seraient susceptibles de l’héberger. Ce n’est qu’en dernier recours, ou s’il existe un péril imminent, que les magistrats prennent la décision de lancer un appel à témoin. Car cette procédure nécessite des moyens importants. « Il faut ouvrir une salle de crise, explique un policier. Il faut de nombreux policiers pour répondre au téléphone, recueillir les éléments communiqués, faire le tri. Et après, il faut aller effectuer des vérifications. »

D’autres difficultés à maîtriser

Demander l’aide de la population pour retrouver un suspect comporte d’autres risques. Les policiers redoutent que des personnes qui l’auraient reconnu tentent de le maîtriser eux-mêmes – risquant ainsi d’être blessées – ou de le lyncher. Autre inquiétude : le profil du suspect, décrit comme perturbé psychologiquement et armé. « S’il ne s’est pas déjà suicidé, ce qui est une hypothèse de travail, le risque c’est qu’il ne décide de se tuer en voyant cet appel ou de faire du mal aux autres », poursuit une source policière.

Dès lors, comment expliquer ce revirement ? Probablement d’abord par l’impasse dans laquelle se trouve l’enquête puisque le principal suspect n’a toujours pas été retrouvé. Peut-être, également, est-ce une manière de répondre aux soupçons d’inaction dont sont taxées les autorités au sujet de cette enquête. Selon nos informations, le premier jet de cet appel à témoins ne comportait d’ailleurs pas la photo du suspect, seulement des images de son véhicule.

Enquête administrative ouverte

Parallèlement aux investigations menées pour retrouver le policier suspecté du meurtre de sa conjointe, une enquête administrative a été ouverte par le préfet de police, Didier Lallement, indique à 20 Minutes la préfecture de police. Comme l’avait révélé  BFMTV​, elle vise à savoir s’il y a eu des dysfonctionnements ou des manquements sur le fait que ce policier, connu pour sa fragilité psychologique et ses antécédents de  violences conjugales, était toujours autorisé à porter une arme. Arnaud B. avait en effet été placé en garde à vue en octobre 2019 pour des violences sur sa compagne de l’époque. Il avait alors écopé d’une alternative aux poursuites.