Tuerie de Chevaline : Le mystère sera-t-il percé ? Le point sur neuf ans d’enquête

RECAPITULATIF Le 5 septembre 2012, un cycliste et trois membres de la même famille ont été retrouvés criblés de balles. Les différentes pistes explorées par les enquêteurs n’ont pas permis de résoudre l’affaire

Caroline Girardon
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Sur la scène de crime le 8 septembre 2012, trois jours après les faits, à Chevaline (Haute-Savoie).
Sur la scène de crime le 8 septembre 2012, trois jours après les faits, à Chevaline (Haute-Savoie). — Laurent Cipriani/AP/SIPA
  • Neuf ans après le quadruple meurtre de Chevaline, un suspect a été placé en garde à vue ce mercredi.
  • Les pistes, explorées par les enquêteurs, n’ont pas permis d’identifier le mystérieux tireur. Ni d’établir le mobile du crime.
  • Les thèses du différend familial et d’un règlement de comptes sur fond d’espionnage industriel ont été écartées à ce jour. Reste la piste locale.

Plus de neuf ans après la « tuerie » de Chevaline, en Haute-Savoie, une personne a été  placée en garde à vue par la section de recherche de  Chambéry. Il s’agit de « procéder à des vérifications d’emploi du temps », a indiqué ce mercredi la procureure d’Annecy, précisant que des perquisitions sont en cours au domicile du suspect. Une piste sérieuse susceptible de relancer l’enquête ? Depuis près d’une décennie, les gendarmes cherchent à savoir qui a tué la famille Al-Hilli et Sylvain Mollier, et pour quels motifs. Mais le mystère demeure entier. Le point sur l’affaire.

Que sait-on de la macabre découverte ?

Le 5 septembre 2012, William Brett Martin part effectuer une randonnée à VTT sur les hauteurs du lac d’Annecy. Ancien membre de membre de la Royal Air Force, l’homme possède une maison de vacances dans la région où il se rend régulièrement. Vers 15h15, le cycliste britannique pédale sur le chemin de la Combe-d’Ire, dans la commune de Chevaline, lorsqu’il se fait doubler par un autre cycliste. Il croise ensuite, dans le sens inverse, un véhicule 4×4 « vert ou de couleur sombre », puis, quelques minutes plus tard, une moto. Vers 15h45, l’ancien pilote arrive sur le parking au bout de la route forestière et découvre la scène de crime. Il pense alors à un accident de voiture, mais il comprend très vite son erreur.

Sur place, une fillette est au sol. Choquée. Grièvement blessée. L’enfant souffre d’une fracture du crâne et d’un tir de balle à l’épaule. A quelques mètres d’elle, une BMW immatriculée au Royaume-Uni. Les portes sont fermées, les clés encore sur le contact, le moteur tourne dans le vide. A l’intérieur, du sang de partout. Et trois corps, touchés par balles à la tête. Plus loin, au bout du chemin forestier, se trouve celui du cycliste qui avait doublé William Brett Martin, une demi-heure plus tôt.

Qui sont les victimes ?

Le cycliste, atteint de sept balles, s’appelle Sylvain Mollier. Agé de 45 ans, il réside dans les environs et travaille dans une usine à Ugine (Savoie). Le jour du drame, il avait profité de son congé paternité pour aller se promener à VTT.

Les trois autres victimes font partie de la même famille. Il s’agit de Saad Al-Hilli, ingénieur en aéronautique de 50 ans, de son épouse, Iqbal, 47 ans, et de la mère de cette dernière, Suhaila Al-Hallaf, 74 ans. Originaire d’Irak, la famille réside depuis plusieurs décennies au Royaume-Uni. Ils s’étaient rendus en Haute-Savoie la semaine précédente pour y passer quelques jours de vacances, comme ils le faisaient depuis trois ans. La famille avait acté son retour en Angleterre pour le 7 septembre, soit deux jours après le drame.

Le couple a deux fillettes. Zainab, l’aînée, âgée de 7 ans, est celle qui a été retrouvée sur le sol, à l’extérieur du véhicule. Zeena, 4 ans, manque à l’appel. Les enquêteurs décident de retourner sur les lieux, huit heures plus tard, et découvrent que l’enfant, saine et sauve, était restée cachée tout ce temps dans la voiture, prostrée derrière les jambes de sa mère. Ce sont les deux seules survivantes du drame. Mais, jusque-là, aucune n’est parvenue à décrire avec précision ce qu’il s’est passé. Ni à décrire un potentiel suspect.

Qui est le tireur ?

Les enquêteurs ont acquis la conviction que le cycliste décédé, Sylvain Mollier, a été tué en premier. Il est probablement une « victime collatérale ». Si le dossier comporte de nombreuses zones de mystère, les gendarmes ont néanmoins une certitude, confortée par les analyses des experts balistiques : un seul homme a tiré. Ce qu’a évoqué Zainab, la seule témoin directe de la scène. L’enfant, frappée à coups de crosse de pistolet sur le crâne, a livré peu de détails durant son audition. Mais elle a parlé d'« un méchant ». Un seul.

S’agit-il d’un tireur professionnel ? Ou d’un tireur fou ? La question reste sans réponse à ce jour. L’arme du crime n’a jamais été retrouvée. Elle a toutefois été identifiée, il s’agit d’un pistolet automatique Luger P06, fabriqué en Suisse et utilisé jusque dans les années 1960. Autrement dit, une arme de collection.

Les enquêteurs vont alors s’intéresser de près au motard, croisé par William Brett Martin avant qu’il découvre la scène de crime. Le portrait-robot, diffusé en novembre 2013, a été élaboré à l’aide du témoignage de gardes forestiers ayant contrôlé un homme qui circulait, le jour de la tuerie, sur un sentier interdit aux véhicules. En février 2014, un ancien policier municipal, collectionneur d’armes, est interpellé. Il est toutefois relâché quelques jours plus tard, lorsque les comparaisons attestent que son ADN ne correspond pas à ceux qui ont été prélevés dans la voiture.

En 2015, nouveau rebondissement. Le motard, décrit dans le portrait-robot, est à son tour identifié puis arrêté. Il s’agit d’un chef d’entreprise, rapidement exclu des probables suspects. L’homme prouve qu’il était simplement venu faire du parapente dans le secteur et qu’il n’avait pas croisé les victimes. La piste du motard est refermée.

Reste celle du 4×4 qui, là encore, va se révéler être une impasse. Le véhicule possède un « volant à droite ». Les enquêteurs vont alors éplucher des heures de vidéosurveillance sans jamais parvenir à trouver la voiture en question, ni identifier le conducteur qui était au volant.

Quelles pistes envisagées ?

Les enquêteurs ont d’abord exploré la piste d’un différend familial entre Saad Al-Hilli et son frère Zaid au sujet de l’héritage de leur père. Les deux hommes entretenaient des relations compliquées. Le lendemain du meurtre, le frère se présente de lui-même à la police britannique pour se disculper. La théorie, un temps évoquée, est la suivante : l’aîné aurait pu passer un contrat et contacter un professionnel afin de faire assassiner le cadet. Placé en garde à vue au mois de juin 2014, Zaid est finalement relâché et cette piste, écartée.

En parallèle, les gendarmes planchent sur la théorie d’un règlement de comptes sur fond d’espionnage industriel. Le père de famille travaillait sur des satellites civils, ce qui aurait pu susciter des convoitises. Mais, là encore, la théorie ne peut être confirmée, faute de preuves.

Au mois de février dernier, le démantèlement d'une loge criminelle franc-maçonne en région parisienne est susceptible de relancer l’affaire. Ses membres, à savoir d’anciens fonctionnaires de la Direction générale de la sécurité extérieure, sont arrêtés alors qu’ils s’apprêtaient à assassiner une coach sportive. Le lien avec Chevaline ? Des munitions de calibre 7.65 ont été retrouvées au domicile du commanditaire. Or il s’agit du même type de cartouches utilisées pour abattre les quatre victimes.

Reste encore la piste locale, celle que les enquêteurs privilègient depuis 2018. La famille Al-Hilli aurait pu se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment, sans qu’elle soit visée. Pour des raisons inconnues.