Comment des justiciers du web ont retrouvé deux adolescents suspectés d'un viol en réunion

ENQUETE Les policiers constatent que de nombreux internautes s'érigent sur les réseaux sociaux en justiciers. Une aide qui peut être précieuse... ou gênante

Thibaut Chevillard (avec Thibaut Le Gal)

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Des internautes se présentant comme des hackers ont diffusé sur les réseaux sociaux l'identité d'un des suspects (illustration)
Des internautes se présentant comme des hackers ont diffusé sur les réseaux sociaux l'identité d'un des suspects (illustration) — A. GELEBART / 20 MINUTES
  • Des internautes se présentant comme des hackers ont identifié l’un des jeunes suspectés du viol d’une adolescente, dans l’Essonne, et ont diffusé sur les réseaux sociaux son nom et ses coordonnées.
  • Si leur aide a permis aux enquêteurs d’interpeller rapidement les deux adolescents de 16 ans, les autorités mettent en garde contre cette pratique.
  • Les policiers spécialisés invitent les internautes qui auraient des informations sur une infraction à leur communiquer via la plateforme Pharos afin qu'ils les vérifient.

La mobilisation de justiciers du web a permis de les retrouver rapidement. Deux jeunes de 16 ans ont été mis en examen, dimanche, pour « viol en réunion » et « enregistrement et diffusion d’images violentes et dégradantes » et ont été placés en détention provisoire, indique à 20 Minutes une source judiciaire. Inconnus à ce jour de la justice, ils sont soupçonnés d'avoir violé une jeune fille du même âge, jeudi soir, dans une cage d’escalier à Morsang-sur Orge, dans l'Essonne, ainsi que d’avoir filmé et diffusé les images sur Snapchat. La vidéo s’est ensuite répandue sur Internet comme une traînée de poudre.

Des internautes, choqués par les images, l’ont signalée dès le lendemain aux autorités via Pharos, la plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements. Les policiers spécialisés qui la gèrent ont alors pris contact avec leurs collègues essonniens. « Ils étaient déjà au courant et l’un des suspects était déjà en garde à vue », raconte à 20 Minutes le commissaire François-Xavier Masson, le chef de l’OCLCTIC (Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l’information et de la communication) dont dépend Pharos. Son complice a, lui, été interpellé un peu plus tard dans la nuit de vendredi à samedi.

« J’ai retrouvé les adresses en une soirée »

D’autres internautes ont mené leurs propres investigations et ont publié l’identité de l’un des suspects. Contacté par 20 Minutes, Yazid – un lycéen de Besançon qui assure être à l’origine de l’arrestation – explique avoir agi en pensant pouvoir aller plus vite que la police. « Clairement, j’ai retrouvé les adresses en une soirée. Eux mettent plus de temps », nous assure celui qui se fait appeler Kobz sur Internet. Avec son « équipe » de « justiciers du net », composée d’une quinzaine de hackers, ils ont décidé de mener leur enquête « en cherchant la ville, son snap (qui est souvent sur les vidéos) et son prénom. A partir de là, avec nos bases de données privées, on retrouve son nom de famille et son adresse ».

Les informations publiées par Yazid, et obtenues en partie de façon illégale, ont effectivement permis d’aider les enquêteurs de la sûreté départementale à retrouver les suspects, nous confie une source judiciaire. Avant d’ajouter, un peu gêné :

« Nous appréhendons ce genre de comportement avec la plus grande prudence car c’est se faire justicier, et ça, on n’aime pas trop. Il peut y avoir des erreurs, des manipulations comme on l’a déjà vu dans d’autres affaires. Là, il s’agissait des bons auteurs. Mais certains auraient pu vouloir se venger eux-mêmes. »

C’est une bonne chose que les policiers puissent « bénéficier des yeux et des oreilles des internautes », juge néanmoins le commissaire François Xavier Masson. « Cela peut être une aide si les informations nous parviennent correctement », à savoir en les transmettant via Pharos ou en s’adressant au commissariat ou à la gendarmerie. Elles sont ensuite transmises aux enquêteurs qui les vérifient, les recoupent, sous le contrôle d’un magistrat.

Des roms accusés à tort d’enlever des enfants…

En revanche, il souligne le danger de les divulguer sur Internet, comme Yazid et son équipe l’ont fait, « surtout si elles sont erronées ». « Cela peut avoir des conséquences dramatiques. » Certains pourraient vouloir faire justice eux-mêmes, sans être sûrs que les personnes dénoncées soient coupables. De même, il invite les internautes à ne pas propager des rumeurs, sans avoir vérifié leur véracité. Comme ce fut le cas cet été, lorsque des membres de la communauté roms ont été violentés, accusés à tort d’enlever des enfants près de Paris.

Les deux suspects derrière les barreaux, la jeune femme s’est constitué partie civile ce samedi, a indiqué sur Twitter son avocat, Me Eric Morain, précisant qu’elle « aspire à du calme et de la sérénité ».

Selon nos informations, confirmant celles du Parisien, les deux jeunes ont nié devant les enquêteurs les faits reprochés, l’un affirmant que le rapport sexuel était consenti, l’autre assurant n’avoir que « posé son sexe » sur la victime. Mais la jeune femme assure avoir été violée deux fois par ces adolescents, le deuxième viol n’ayant pas été filmé.