Lutte contre les sectes : « Les victimes sont issues de tous les milieux sociaux, parfois même les plus aisés »

INTERVIEW Le commissaire Philippe Guichard explique à « 20 Minutes » comment les enquêteurs travaillent pour mettre hors d’état de nuire les gourous qui abusent de leurs adeptes

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

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Sept enquêteurs travaillent au sein de la cellule d’assistance et d’intervention en matière de dérive sectaire (illustration)
Sept enquêteurs travaillent au sein de la cellule d’assistance et d’intervention en matière de dérive sectaire (illustration) — WITT/SIPA
  • Un homme de 79 ans avait créé une communauté près du bassin d’Arcachon. Ses adeptes l’appelaient Zeus, comme le roi des dieux dans la mythologie grecque.
  • Accusé d’abus de faiblesse et de viols sur plusieurs femmes, il sera jugé devant la cour d’assises courant 2020.
  • Au sein de l’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes), sept enquêteurs travaillent à temps plein sur les dérives sectaires, comme nous l’explique leur chef, le commissaire Philippe Guichard.

Qui ne serait pas intimidé face au roi des dieux ? Bien loin de la Grèce et du Mont Olympe, dans une petite commune du bassin d’Arcachon, Claude A., 79 ans, demandait à ses adeptes de l’appeler « Zeus » et de lui obéir aveuglément. Des femmes avec qui il vivait en communauté depuis de nombreuses années et qu’il est soupçonné d’avoir escroquées financièrement et abusées sexuellement, comme l’a révélé Le Parisien.

Au terme d’une enquête menée par l’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes) et la police judiciaire de Bordeaux, les magistrats instructeurs ont acquis la certitude qu’il avait abusé de cinq d’entre elles et violé trois autres. Ils ont donc décidé de le renvoyer devant les assises où il sera jugé courant 2020.

La difficulté dans ce genre d’affaires, pour les enquêteurs, consiste à dénicher des éléments prouvant que les victimes n’étaient pas consentantes mais bien sous l’emprise d’un gourou. Comment les policiers travaillent-ils sur ce genre de dossiers sensibles ? Pour le savoir, 20 Minutes a interrogé le commissaire Philippe Guichard, patron de l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP).

Au sein de l’OCRVP, sept enquêteurs travaillent au sein de la cellule d’assistance et d’intervention en matière de dérive sectaire…

C’est le seul groupe, en France, qui s’intéresse à temps plein aux dérives sectaires en général. Les enquêteurs travaillent principalement sur l’infraction d’abus de faiblesse en état de sujétion psychologique, créée par la loi About-Picard du 12 juin 2001. Il y a une particularité : dans les affaires d’atteintes graves contre les personnes pour lesquelles nous sommes saisis d’ordinaire [ homicides, viols, etc], l’auteur n’est, la plupart du temps, pas connu. Là, ce n’est pas le cas, il s’agit du gourou ou de son adjoint. Les victimes, elles, sont des adeptes qui souvent ne se considèrent pas comme telles. Généralement, les faits sont dénoncés par leur entourage qui se trouve démuni, parfois en détresse, face à situation.

Sous emprise, les victimes se coupent de leur environnement familial, amical… A cela se mêlent souvent des infractions connexes : pillage du patrimoine financier, exercice illégal de la médecine, non-assistance à personne en danger, mise en danger délibérée de la vie d’autrui, agressions sexuelles, viols…

Comment les policiers commencent-ils leurs enquêtes ?

Le plus souvent, la Miviludes [Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires], un organisme placé sous l’autorité du Premier ministre, leur transmet des signalements ou des témoignages leur semblant inquiétants. Beaucoup de gens prennent contact avec la mission : tous les ans, elle reçoit entre 2 et 3.000 saisines. A nous ensuite de trouver des éléments démontrant l’emprise de leurs proches. Ce sont des dossiers très lourds et longs à gérer. Il faut un an et demi, voire deux ans, pour sortir une affaire. En moyenne, nous prenons un dossier tous les deux mois. Il n’y a pas plus de cas qu’avant mais le nombre de signalements reste conséquent.

Notez-vous une évolution dans le type d’affaires traitées par l’OCRVP ?

Dans les affaires que l’on traite, il n’y a pas souvent de sectes ayant pignon sur rue. En revanche, il est régulièrement question de marchands de bonheur, de bien être, des individus soi-disant spécialisés dans le développement personnel et qui expliquent que tout va aller mieux si on ne mange que des légumes crus. Des personnes qui profitent de la crédulité des gens. On travaille aussi sur des écoles parallèles, des pseudo-églises… Les victimes sont issues de tous les milieux sociaux, parfois même les plus aisés. Les gourous les ciblent car ils ont besoin d’argent.