Vendanges: « Une fois, ils m’en ont volé 700 kg ! » Les vignerons face au vol de raisin

DELINQUANCE Chaque année, au moment des vendanges, des vignerons sont victimes de vol de raisin. Un phénomène qui touche toutes les régions de France

Thibaut Chevillard

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Des cavaliers de la garde Républicaine patrouillent dans les vignes
Des cavaliers de la garde Républicaine patrouillent dans les vignes — Thibaut Chevillard
  • Six tonnes par ci, 700 kg par là… Chaque année, au moment des vendanges, des vignerons sont victimes de vol de raisin.
  • Plus la saison a été mauvaise, plus les risques de vol augmentent.
  • Dans la Marne, la gendarmerie accroit sa présence tous les ans en septembre afin de dissuader les malfaiteurs d’agir.

De notre envoyé spécial dans la Marne,

Armés de sécateurs, ils cueillent avec précaution les grappes de raisin. De l’or noir qui attire les convoitises. Ces saisonniers, venus du monde entier, remplissent avec des caisses grises sur lesquelles sont inscrits les noms des plus prestigieux producteurs de champagne. Bombe sur la tête, bottes aux pieds, trois cavaliers de la garde républicaine les observent tandis qu’ils patrouillent dans ces vignes, derrière le village d’Ay ( Marne). Les vendanges ont commencé il y a huit jours et près de 200.000 saisonniers ont débarqué dans la région.

Alors les gendarmes veillent au grain. « L’avantage du cheval, c’est qu’il peut aller dans des zones inaccessibles en voiture. On est assez haut et on bénéficie d’une vue intéressante », explique le chef de l’escouade, l’adjudant-chef Philippe Baude. Parmi leurs missions, lutter contre le vol de raisin.

Toutes les régions sont touchées, les exemples nombreux. L’année dernière, à Génissac en Gironde, 6,5 tonnes de raisin avaient été dérobées chez un producteur, soit l’équivalent de 25.000 à 30.000 grappes. En 2016, la propriétaire d’un domaine à Salses-le-Château (Pyrénées-Orientales) s’est fait voler pas moins de 12 tonnes de raisin. En Bourgogne, des vignerons se sont même organisés et veillent la nuit sur leurs vignes.

« On n’y peut rien… »

« C’est quelque chose de classique, surtout les années de petites récoltes. Des vols de raisin, il y en a pratiquement tous les ans. On entend régulièrement dire que telle personne s’en est fait voler 400 kg… Mais il n’y en a pas eu l’année dernière car la saison était plutôt bonne », souffle René Goutorbe, dont la famille produit du champagne à Ay depuis 1945 sur un terrain de 22 hectares. Et la présence des gendarmes dans les vignes le rassure.

Lui aussi en a été victime, il y a quelques années. « Une fois, ils m’en ont volé 700 kg ! Ils ont fait ça la nuit, proprement avec des sécateurs. » Un préjudice qu’il estime à environ 4.500 euros (« 6 ou 7 euros le kilo »). « On n’y peut rien, si on ne tombe pas sur eux au moment où ils font ça… » dit-il, visiblement un peu dépité, tout en surveillant du coin de l’œil les vendangeurs déposant dans sa cour des caisses de raisin.

Durant les vendanges, les gendarmes multiplient les contacts avec les vignerons
Durant les vendanges, les gendarmes multiplient les contacts avec les vignerons - Thibaut Chevillard

Les voleurs semblent, avec le temps, de mieux en mieux organisés et de plus en plus rapides. « Dans le passé, ils laissaient les caisses remplies de raisin au bout des chemins durant la nuit. Et ils passaient les récupérer plus tard. Maintenant, ils les ramènent dans la foulée, tout se fait en temps réel », remarque le Major Patrice Wiecek, à la tête de la communauté de brigades d’Avize.

Pour autant, à en croire la gendarmerie, les vols de raisin de la région sont assez rares et auraient même tendance à diminuer. Dans le cadre du « plan champagne », lancé en 2012, les militaires multiplient les contrôles de véhicules et de vendangeurs. « L’objectif, c’est d’accroître notre visibilité et notre présence de façon dissuasive durant les vendanges », assure la cheffe d’escadron Floriane Bossart, à la tête de la compagnie de gendarmerie d’Epernay.

Peu nombreux sont d’ailleurs les viticulteurs qui déposent plainte. « Ça dépend beaucoup de la météo », remarque Floriane Bossart. « Plus la récolte a été mauvaise et plus le risque qu’il y ait des vols augmente. Il y a la quantité, mais il y a aussi la qualité. Tout le monde ne produit pas le même raisin », ajoute-t-elle. Cette année, la récolte devrait être correcte, malgré la canicule et la grêle.

« Il n’y en a pas tant que ça. Il s’agit plutôt d’erreurs »

Qui sont les auteurs de ces vols ? « Peut-être des particuliers qui ont un petit pressoir chez eux », s’amuse René Goutorbe. En réalité, les soupçons se portent souvent sur d’autres vignerons dont la récolte n’est pas très bonne. Et qui auraient tendance à embarquer les caisses du voisin ou à se servir dans ses vignes. « Ça peut être tout le monde, c’est compliqué… Mais il y a toujours des soupçons sur d’autres qui vendangent la parcelle d’à côté », confirme Patrice Wiecek.

Un peu plus loin, à la coopérative « union des propriétaires récoltants », au Mesnil-sur-Oger, Gilles Marguet observe les vendangeurs alors qu’ils déposent des caisses sur un tapis roulant. Ici, on produit, du blanc de blanc, « le summum » en matière de champagne. Président de la coopérative et œnologue, il assure pour sa part qu’il s’agit davantage d’un « fantasme » qu’une réalité. « Il n’y en a pas tant de vols que ça. Il s’agit plutôt d’erreurs. Il n’est pas forcément facile de se repérer dans les vignes, de savoir qu’on se trouve sur la parcelle du voisin. »

Selon lui, c’est d’abord aux vignerons de « vérifier que les gens ne se trompent pas de parcelles… Délibérément ou non ». De toute façon, explique-t-il, les membres de la coopérative bénéficient d’une garantie. « Si le vol n’est pas trop important, une réserve va lui être débloquée. » Un système un peu complexe qui compensera la perte financière du vigneron victime.

Dans quelques jours les vendanges seront terminées. Les cavaliers de la garde républicaine rentreront à Paris. Le champagne sera mis en bouteille. Et l’heure ne sera plus à l’inquiétude mais à la fête.