Criminalité organisée : « On tend toujours plus vers une police guidée par le renseignement »

BANDITISME Dans une interview accordée à « 20 Minutes », la commissaire divisionnaire Cécile Augeraud, explique l’importance du renseignement pour lutter contre les organisations criminelles

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

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La cheffe du Sirasco, la commissaire Cécile Augereau
La cheffe du Sirasco, la commissaire Cécile Augereau — ERIC DESSONS/JDD/SIPA
  • Le Sirasco (Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée) a été créé il a tout juste dix ans, en 2009.
  • Les policiers qui y sont affectés analysent le fonctionnement des groupes criminels qui agissent en France.
  • « Depuis quelques années, il y a deux infractions centrales en France : le trafic de stupéfiants et le blanchiment d'argent », explique à 20 Minutes la cheffe du Sirasco, la commissaire divisionnaire Cécile Augeraud.

L’événement est incontournable pour les journalistes spécialisés dans les questions de sécurité. Chaque fin d’année, depuis dix ans, le Sirasco (Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée) dresse, dans un rapport d'une grosse centaine de pages, un état des lieux détaillé des organisations criminelles qui agissent en France. Un document contenant de précieuses informations sur les profils et modes d'action de ces groupes, fruit du travail des 26 analystes du service, des policiers chevronnés, fins connaisseurs du milieu corso-marseillais, tout aussi bien que des gangs de motard ou des équipes albanaises.

Trafic de drogue, braquages, blanchiment… Dans un immeuble moderne situé à Nanterre (Hauts-de-Seine), ils recueillent et dissèquent, depuis septembre 2009, les infractions commises dans le pays, analysent le profils des auteurs, effectuent des rapprochements, identifient des groupes criminels, étudient leurs techniques. Pour mieux comprendre le travail de ces policiers de l’ombre, 20 Minutes a interrogé, à l'occasion des dix ans de l'institution, la patronne du service, la commissaire divisionnaire Cécile Augeraud.

Pourquoi le Sirasco a-t-il été créé en 2009 ?

A cette époque, on a commencé à voir émerger sur le territoire des organisations criminelles dont on connaissait mal le fonctionnement. Il s’agissait notamment de ces groupes géorgiens, les « voleurs dans la loi », qui étaient impliqués dans des cambriolages. On a alors compris qu’il était capital de mieux décrypter le fonctionnement des organisations criminelles qui agissaient en France.

Le Sirasco a été créé pour les identifier et les suivre sur notre territoire, centraliser les renseignements obtenus auprès d’autres acteurs de la sécurité, de services étrangers, d'Europol et d'Interpol. L’objectif, c’est de mettre ensuite à disposition des administrations partenaires ces informations.

Le Sirasco est donc une sorte de Wikipédia des organisations criminelles ?

C’est un peu plus que ça ! Le Sirasco, ce n’est pas qu’une simple base de données consultable par d’autres services. On ne fournit pas une information brute ou transmise par d’autres, mais une information enrichie, recoupée. Elle doit permettre d’identifier des groupes criminels qui passaient jusqu'alors sous nos radars, de décrypter davantage leur fonctionnement. 

Le service central, composés de 26 fonctionnaires aux profils bien particuliers, est organisé en pôles d’analyse par secteur géographique : les Balkans, l’Asie, la Russie, la France, l’Afrique et l’Amérique, les mafias italiennes…. En 2013, le Sirasco a été renforcé grâce à la création de services territoriaux. Au niveau national, plus d’une centaine de personnes effectuent ce travail d’analyse du renseignement criminel au sein de la police judiciaire.

Quelles sont les différentes tendances en matière de criminalité organisée ?

Depuis quelques années, il y a deux infractions centrales : le trafic de stupéfiant et le blanchiment. On observe en particulier l’émergence de réseaux chinois qui vont blanchir l’argent issu du trafic de cannabis marocain. Le trafic de stupéfiant ne cesse de se diversifier, qu’il s’agisse de la composition des groupes ou des produits proposés. La coke, par exemple, est de plus en plus vendue dans les cités car elle est plus rentable que le cannabis et des connexions ont été établies avec les producteurs.

Sur notre sol agissent essentiellement des groupes criminels français, notamment issus du banditisme traditionnel qui perdure. Mais aussi des réseaux étrangers, des groupes albanophones ou géorgiens. Tout ce qui touche à l’utilisation des nouvelles technologies nous intéresse de plus en plus car cela rend le fonctionnement de ces groupes très opaque.

Quel regard portez-vous sur ce service, dix ans après sa création ?

Le Sirasco n’a cessé d’évoluer et a montré toute sa nécessité. Pourtant, au moment de sa création, c’était un service très atypique, qui a pu susciter chez certains un peu de scepticisme. Son objectif est de partager de l’information ce qui n’est pas forcément dans la culture des enquêteurs. Autre particularité du service : on ne travaille pas sur des infractions mais sur des criminels. Je pense qu’il va et qu’il doit encore évoluer, considérablement croître en effectifs, en moyens d’action. On tend toujours plus vers une police guidée par le renseignement.