Les grands bandits de l'Histoire: La bande à Bonnot, l'épopée sanglante des braqueurs anarchistes

TONTONS FLINGUEURS (4/5) Au début des années 1910, Jules Bonnot et sa bande de gangsters anarchistes tiennent en haleine toute la France avec une série de braquages spectaculaires et meurtriers

Manuel Pavard

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Enroulé dans un matelas, Jules Bonnot tombe sous les balles de la police à Choisy-le-Roi, le 28 avril 1912 (gravure dans le supplément illustré du Petit Journal).
Enroulé dans un matelas, Jules Bonnot tombe sous les balles de la police à Choisy-le-Roi, le 28 avril 1912 (gravure dans le supplément illustré du Petit Journal). — NAMUR/LALANCE/SIPA
  • 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, revient sur les figures emblématiques du grand banditisme de France et des Etats-Unis.
  • Aujourd’hui, focus sur la bande à Bonnot, ce groupe de bandits anarchistes qui défraya la chronique de la fin 1911 au printemps 1912 avec une série de braquages spectaculaires et souvent meurtriers.
  • Couverte d’une manière inédite par la presse française, l’affaire a passionné l’opinion publique de l’époque.

Cet été, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, 20 Minutes fait revivre les figures du grand banditisme en France et aux Etats-Unis. Aujourd’hui, la bande à Bonnot.

Le 28 avril 1912, Jules Bonnot tombe sous les balles de la police, dans le pavillon de Choisy-le-Roi où il s’était réfugié. La mort de « l’ennemi public numéro un » met un terme à l’épopée sanglante de la bande à Bonnot, ce groupe de braqueurs anarchistes qui tint la France en haleine durant près de six mois. « C’est une page unique des annales du crime », titre Le Petit Parisien dans son édition du 29 avril 1912, relatant heure par heure le siège suivi par « une foule que l’on peut évaluer à plus de 10.000 personnes ».

Ces milliers de badauds venus assister au « spectacle » – certaines sources évoquent près de 30.000 personnes – témoignent du retentissement considérable de cette affaire dans la France des années 1910. Le profil des braqueurs, à la fois bandits et anarchistes, l’utilisation d’automobiles, les cadavres semés dans leur sillage, les moyens déployés par la police dans sa traque, la couverture médiatique d’une ampleur inédite symbolisée par les multiples reportages et photos parus dans la presse… Tout concourait à faire de cette saga un tournant dans l’histoire criminelle.

La première fois qu’une voiture est utilisée pour un braquage

Le groupe se forme à Paris en 1911, grâce à la rencontre de plusieurs militants et sympathisants anarchistes illégalistes. Adeptes de la reprise individuelle, ils prônent ainsi le vol des capitalistes, qui va de pair avec la redistribution des richesses. Ayant déjà commis des délits mineurs, tous attendent de passer à l’étape supérieure. L’élément déclencheur sera l’arrivée de Jules Bonnot, ancien ouvrier mécanicien à Lyon et expert de l’ouverture de coffres-forts et des vols de voiture.

C’est le 21 décembre 1911 que débute l’épopée de la bande à Bonnot. Ce matin-là, Bonnot, Garnier, Callemin et un quatrième larron s’attaquent à la Société générale, rue Ordener à Paris, et tirent sur le garçon de recette, grièvement blessé, avant de prendre la fuite à bord d’une automobile. Si le butin est plutôt maigre, c’est la première fois qu’une voiture est utilisée pour commettre un braquage, à une époque où la police se déplace encore essentiellement à vélo ou à cheval.

L’événement fait donc la Une des journaux le lendemain. « Un extraordinaire coup de main », titre Le Radical le 22 décembre 1911, tandis que Le Matin évoque « un fait inouï, le premier du genre dans les annales du crime ». De son côté, La Presse estime que ce crime, d’une « audace incroyable », est « un de ceux qui peuvent à juste titre figurer parmi les plus célèbres ».

L’opinion publique et la presse chauffées à blanc

Une gigantesque chasse à l’homme est alors lancée contre ceux que la presse surnomme les « bandits tragiques » ou les « bandits en automobile ». Traqués par la police, qui perquisitionne et arrête des sympathisants anarchistes, Bonnot et ses complices continuent néanmoins leurs coups, en France et en Belgique. Le 31 décembre 1911, à Gand, ils tuent un veilleur de nuit en essayant de voler une voiture.

Puis le 27 février 1912, un agent de police tentant de les verbaliser pour conduite dangereuse est abattu rue du Havre à Paris. « Il semble qu’on retrouve partout les bandits de la rue Ordener », annonce en Une Le Matin, le 28 février 1912. Chauffées à blanc par le meurtre du policier, l’opinion publique et la presse exigent l’arrestation des « misérables », d’autant que ces derniers poursuivent leurs méfaits les jours suivants.

L’étau se resserre autour des anarchistes illégalistes, dont les noms et photos s’étalent désormais en première page des journaux. « Les bandits en auto : nouvel attentat ; importante révélation », clame ainsi La Presse le 1er mars 1912, avant de préciser : « On reconnaît Bonnot pour un des bandits de la rue du Havre. C’est la même bande qui a commis des crimes et des attentats rue Orderner, à Melun, à la gare Saint-Lazare. »

Braquage sanglant et gendarmes ridiculisés

Acculée, la bande à Bonnot va alors tenter un coup de force. Le 25 mars 1912, après avoir volé une limousine à Montgeron, tuant le chauffeur et blessant gravement le propriétaire, cinq de ses membres se rendent à la Société générale de Chantilly. Le braquage est une nouvelle fois sanglant : deux employés sont abattus et les voleurs s’enfuient avec 50.000 francs, non sans avoir ridiculisé les gendarmes lancés à leur poursuite avec leurs seuls vélos et chevaux.

« Les voleurs d’automobiles ont mis le sceau à leurs sinistres exploits en accomplissant dans une même matinée, en l’espace de deux heures, deux crimes qui dépassent en audace tout ce que l’imagination peut concevoir », écrit Le Petit Journal dans son supplément du dimanche 7 avril 1912. Mais si ce hold-up défraie la chronique, ce sera le dernier forfait du groupe. La police va déployer les grands moyens et interpeller la plupart des complices de Jules Bonnot entre la fin mars et la fin avril 1912.

Ce dernier le sait, sa fin est proche. Il échappe une première fois à l’arrestation, le 24 avril 1912, en tuant le sous-chef de la Sûreté Louis Jouin, venu perquisitionner l’appartement où il se cachait. De quoi déclencher la fureur d’une partie de la presse, à l’image du journal antidreyfusard Le Petit Journal, qui appelle à la répression la plus féroce : « Ne se décidera-t-on pas à débarrasser Paris et la France de tous ces anarchistes qu’on connaît et parmi lesquels se recrutent ces bandes d’assassins ? »

Un siège mené sous les acclamations d’une foule vengeresse

La traque de Jules Bonnot s’achèvera finalement le 28 avril 1912 à Choisy-le-Roi, à l’issue d’un siège de cinq heures mené par plusieurs centaines d’hommes armés (policiers, garde républicaine, régiment d’artillerie…), sous les acclamations d’une foule vengeresse. Le lendemain – à l’exception notable de L’Humanité, qui fait dans la sobriété –, une large partie de la presse exulte. « L’aventure de Bonnot s’est terminée comme il convenait pour que la morale publique y trouvât son compte (…) Force reste à la loi. Comme dans les fables, les méchants paient leurs dettes », savoure ainsi Excelsior.

Avant de mourir, Jules Bonnot laissa derrière lui un testament politique dont il écrivit les derniers mots à la fin de l’assaut, le corps déjà criblé de balles : « Ce que j’ai fait, dois-je le regretter ? Oui, peut-être, mais s’il me faut continuer, malgré mes regrets, je continuerai (…) Tout homme a le droit de vivre, et puisque votre société imbécile et criminelle prétend me l’interdire, eh bien, tant pis pour elle, tant pis pour vous. »

De Boris Vian à Jacques Brel en passant par Joe Dassin et Parabellum, la bande à Bonnot est réhabilitée

Alors Bonnot, bandit ou anarchiste ? Aujourd’hui encore, la question continue de diviser militants et historiens spécialistes de l’anarchie. Mais une chose est sûre, souligne sur le site Criminocorpus Marc Renneville, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’histoire des sciences du crime, « alors que Bonnot fut représenté de son vivant comme un dangereux criminel, son image est aujourd’hui auréolée d’un franc capital de sympathie ».

En quelques décennies, celui dont la foule réclamait la mort à cor et à cri est ainsi devenu une figure romanesque, « symbole d’une révolte violente et généreuse contre une société répressive et corrompue », explique l’historien. De Boris Vian à Jacques Brel – qui incarna au cinéma son complice Raymond Callemin – en passant par Joe Dassin et Parabellum, de nombreux artistes ont réhabilité à leur façon la bande à Bonnot.

Et puis, conclut Vincent, militant libertaire et doctorant en histoire contemporaine à Grenoble, « on n’est pas obligé de trancher. Malgré sa dérive meurtrière, Bonnot peut très bien avoir été à la fois un gangster et un anarchiste sincère. Dans le contexte de l’époque, ce n’était pas forcément incompatible. »