Les vrais «Experts»: Les «Dexter», les gendarmes qui lisent dans les traces de sang

POLICE SCIENTIFIQUE (1/4) Cet été, « 20 Minutes » est allé à la rencontre des vrais « Experts » de la gendarmerie nationale  

Thibaut Chevillard

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Céline Nicloux étudie depuis 18 ans les traces de sang découvertes sur les scènes de crime
Céline Nicloux étudie depuis 18 ans les traces de sang découvertes sur les scènes de crime — Guillaume Coté / PJGN
  • 20 Minutes vous fait découvrir les membres de la gendarmerie chargés des aspects scientifiques des investigations.
  • Dans ce premier volet, l’adjudante-cheffe Céline Nicloux, seule femme morpho-analyste de France, nous emmène au cœur de l’unité chargée d’analyser les traces de sang découvertes sur une scène de crime.
  • La forme ou la taille de ces traces peuvent en effet donner beaucoup d’indications sur le déroulé des faits.
     

Dans les couloirs du pôle judiciaire de la gendarmerie, à Pontoise ( Val d'Oise), ils sont surnommés les « Dexter ». Référence à la célèbre série américaine dont le héros est un policier spécialisé dans l’analyse des traces de sang (et tueur en série à ses heures perdues). Mais les ressemblances avec la fiction s’arrêtent là. « Ce qu’il fait, c’est n’importe quoi, sourit Céline Nicloux. Et en plus, il n’utilise pas les bons termes quand il en parle », souligne cette adjudante-cheffe, seule femme morphoanalyste de France.

A 44 ans, elle est la plus jeune de son unité, mais aussi la plus ancienne. Depuis dix-huit ans, elle explore les scènes de crime et d’accidents et tente de comprendre le déroulé des faits en analysant la taille et la forme des traces rougeâtres retrouvées.

Classification des traces

Sollicités par les magistrats ou les enquêteurs, les cinq gendarmes affectés à cette unité un peu particulière et unique en France traitent environ 200 dossiers par an. Leur Q.G se situe au rez-de-chaussée d’un bâtiment hypermoderne, inauguré il y a quatre ans pour accueillir notamment les 260 experts de l'IRCGN (Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale). Au fond d’un petit couloir, des néons éclairent d’une lumière blanchâtre la salle dans laquelle l’équipe de Céline traite les scellés. Sur les murs, des posters montrent des cercles de diverses tailles et de différentes intensités de rouge : coups, jets artériels, mouvements d’objets ensanglantés… Les traces de sang sont collectionnées et triées comme s’il s’agissait de feuilles d’arbres dans un herbier. « C’est une classification assez objective », assure Céline.

Ces photos, fruits d’années d’études, sont comparées aux traces de sang retrouvées sur les lieux où s’est produit un drame. Objectif : comprendre de quelle manière le liquide découvert s’est retrouvé là, déterminer la force des coups et le type d’arme utilisé. Et donc, si possible, établir un scénario pour aider les enquêteurs. Souvent, dans un premier temps, les TIC (techniciens en identification criminelles) des unités locales leur envoient des photos d’une scène, qu’ils étudient à distance. « On va ainsi pouvoir leur filer un coup de main », explique Céline. Mais pour les affaires les plus graves, ils n’hésitent pas à se transporter sur place, emportant avec eux plus de 150 kg de matériels : appareil photo, matériel de prélèvement de scellés, produits chimiques, laser scanner permettant, par exemple, de reconstituer en 3D une scène de crime.

Recherche de trace effacée

Connaissant les grandes lignes de l’affaire pour laquelle ils ont été appelés, ils vont confronter les traces de sang aux blessures des victimes, à leurs témoignages ou aux déclarations des suspects. Il faut remettre les éléments du dossier « dans leur contexte », poursuit l’experte. Combinaisons blanches, masque vert sur la bouche et gants de latex bleu aux mains, ils vont prendre en photo les traces de sang, étudier leur trajectoire, et tenter de reconstituer la chronologie des faits. Armés d’un produit appelé Luminol, auquel réagit le sang, ils vont aussi s’assurer qu'aucune trace n'a été effacée​. Pour cela, plongés dans le noir, ils scrutent les endroits sur lequel le produit a été pulvérisé avec une lumière puissante, sous laquelle vont se révéler les taches qui avaient disparu.

Les membres de l'unité s’entraînent dans un appartement fictif, dans lequel ont été laissées des traces de (vrai) sang
Les membres de l'unité s’entraînent dans un appartement fictif, dans lequel ont été laissées des traces de (vrai) sang - Thibaut Chevillard

C’est grâce à cette technique que les gendarmes avaient découvert que toute la famille Flactif, portée disparue depuis plusieurs jours, avait en réalité été tuée dans un chalet du Grand Bornand, en Haute-Savoie, en 2003. Une affaire qui avait défrayé la chronique et mis en lumière le travail des experts de la police scientifique. « C’est à partir de cette affaire que la morphoanalyse a été connue en France », remarque la sous-off.

Cette discipline criminalistique est pourtant née bien avant, en Pologne, dès la fin du XIXe siècle. Un médecin légiste du nom d’Eduard Piotrowski s’était mis à étudier l’orientation du sang giclant de la tête des lapins qu’il frappait avec un marteau. Ce n’est que dans les années 1950, aux Etats-Unis, que l’analyse des traces de sang retrouvées sur une scène de crime a été prise en compte lors d’un procès, permettant ainsi d’apporter des éléments pour innocenter le Dr Samuel Sheppard, accusé à tort du meurtre de son épouse.

« Faire des choses normales à l’extérieur »

En 1998, elle fait enfin son apparition en France à l’IRCGN. Les gendarmes sont allés de l’autre côté de l’Atlantique pour se former. « C’est là-bas qu’on trouve les meilleurs instructeurs dans le domaine », affirme Céline. Depuis, les derniers arrivés apprennent, durant au moins deux ans, avec les plus anciens du groupe. L’unité est très convoitée par les jeunes recrues qui aimeraient pouvoir l’intégrer directement en entrant dans la gendarmerie. Mais les postes sont rares et nécessitent d’être très spécialisés. Cette année, un chimiste va intégrer le groupe, l’année prochaine un biologiste.

Céline, elle, est toujours heureuse d’exercer ce métier permettant « aux familles des victimes d’obtenir des réponses ». Etre confronté à la mort à longueur de journée n’est cependant pas une chose anodine. Pour se protéger, il est nécessaire, dit-elle, « d’avoir une vie de famille équilibrée », de « faire des choses normales à l’extérieur ».