Les grands bandits de l’Histoire: Comment le journaliste français Géo London rencontra Al Capone

TONTONS FLINGUEURS (2/5) En 1930, un journaliste français enquête sur le crime organisé de Chicago, et rencontre le célèbre Al Capone

Thibaut Le Gal

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Al Capone, illustration.
Al Capone, illustration. — AP/SIPA
  • 20 Minutes en partenariat avec Retronews revient sur les figures emblématiques du grand banditisme de France et des Etats-Unis.
  • Aujourd’hui, focus sur Al Capone, par les yeux du journaliste français Geo London.
  • En septembre 1930, le reporter publie une série d'articles sur les bandits de Chicago, dont une interview du célèbre mafioso.

Cet été en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, 20 Minutes fait revivre les figures du grand banditisme en France et aux Etats-Unis. Aujourd’hui Al Capone, par les yeux du journalistes Geo London.

Deux ans avant la sortie de Tintin en Amérique, un autre journaliste s’envole pour les Etats-Unis afin d’enquêter sur les bandits de l’Illinois, et le plus célèbre d’entre-eux, Al Capone. Le 13 septembre 1930, le quotidien Le Journal fait monter la sauce, annonçant en première page « le plus sensationnel des reportages » :

« Notre collaborateur Geo London […] a passé deux mois sur les bords du lac Michigan, se mêlant à la vie des redoutables gangsters, recueillant leurs confidences, assistant à la lutte menée contre eux par la police officielle et aussi par des organisations privées ». Pendant plusieurs jours, les aventures de Geo London (de son vrai nom Georges Samuel) font la Une.

« Quoi ? Vous êtes venu à Chicago sans gilet blindé ? »

Avec verve, le journaliste français se met en scène. Le 15 septembre, son article évoque sa rencontre avec le coroner de la ville, qui surpris, lui tate le ventre : « Et votre gilet blindé ? Vous n’en avez pas ? Quoi ? Vous êtes venu à Chicago sans gilet blindé ? Fancy that [quelle idée] ». Il rappelle que la ville est alors tenue par des bandes rivales, qui prospèrent de la vente d’alcool en pleine prohibition :

« Les bandits de Chicago, groupés en organisations puissantes, formant plusieurs États dans l’État d’Illinois, disposant de moyens financiers considérables, s’appuyant sur des concours politiques, judiciaires et policiers qui leur assurent une déconcertante impunité, ont réalisé […] la capitalisation du crime ».

« Chicago est bien une ville dangereuse, marquée depuis le milieu des années 1920 par une guerre des gangs entre le nord, tenu par Dean O’Banion puis Bugs Moran, et le sud où règnent Johnny Torrio, puis Al Capone », confirme Arnaud Coutant, constitutionnaliste spécialiste de la prohibition.

« J’ai la sensation de tourner dans un film dont j’ignore le scénario »

« Dring… dring… », le téléphone retentit. Géo London et son acolyte filent dans les rues de la ville à toute vitesse, encadrés par 20 policiers à moto. « J’ai la sensation de tourner dans un film dont j’ignore le scénario », dit-il.

L’épisode est raconté le lendemain. Le journaliste assiste à l’autopsie d’un sénateur de l’Illinois, « victime d’une vengeance de gangsters ». « Je vois dans la morgue le sénateur Joyce, le torse ouvert de part en part. Un expert chimiste s’apprête à recevoir des mains du docteur Bundesen les viscères de l’homme qui était encore hier plein de vigueur (…) C’en est trop. Je m’éloigne ».

Chaque jour, sa nouvelle aventure. A en croire ses écrits, Geo London n’a rien à envier au célèbre héros de Hergé : il assiste à l’arrestation d’un bandit, rencontre un policier véreux dans un bar miteux tenu par la pègre. Les titres des articles sont dignes des meilleurs polars : « Le mort qui parle et qui ouvre les yeux aux vivants », « Le dollar maître du silence », « Une nuit blanche dans le quartier noir » (cliquez sur la date pour agrandir).

Les médias, fascinés par Al Capone

Le 28 septembre, le reporter apprend qu’Al Capone est de retour à Chicago, après une retraite d’un an en Floride. Il se lance à sa recherche et rappelle que Scarface, qui est pourtant « mêlé à une cinquantaine de crimes », n’a (presque) jamais été inquiété par la justice. Il revient sur le funeste « massacre de la Saint-Valentin », du 14 février 1919 : « Dans un garage de la North-Clark-Street, sept bandits de la bande Bugs Moran, le rival de Capone, furent mis à mort par quatre hommes armés de mitrailleuses. Parmi les assassins, deux étaient déguisés en policemen ».

Extrait du quotidien «Le Journal» du 14 septembre 1930.
Extrait du quotidien «Le Journal» du 14 septembre 1930. - Rétronews: Le Journal 14 septembre 1930

Geo London se rend chez l’avocat du mafieux pour tenter d’obtenir un entretien. Et, après neuf jours d’investigation… « un discret messager vint me prévenir qu’Al Capone consentait à me recevoir ». C’est que le parrain de l’Outfit de Chicago aime les journalistes, qui le lui rendent bien.

« La prohibition est marquée par un mélange de genres entre presse, monde politique, et mafieux. Les médias servent de canal de communication aux gangsters. Il y a une forme de connivence car l’interdiction d’alcool est vue par certains comme une loi absurde, la violer serait donc logique. Al Capone va s’en servir pour son image, en utilisant parfois des liens directs, comme Jake Lingle, un de ses amis reporter au Chicago Tribune », rappelle Arnaud Coutant.

« Vous êtes venu voir celui qu’on traite de gorille », la rencontre avec Capone

Le 21 septembre, Le Journal titre sur « l’interview de Scarface, l’homme aux cinquante crimes ». Géo London raconte : « Al Capone entre, souriant. Tout de suite je l’ai reconnu. J’ai vu si souvent sa photographie. Mais je l’imaginais moins grand, moins massif, avec des balafres plus visibles. [C’est] en apparence, un homme doux, sympathique et disert, et l’on a peine à croire, en le voyant, qu’il est un monstre ayant sur la conscience une cinquantaine de crimes ». Al Capone lui dit : « Vous êtes venu voir celui qu’on traite de gorille. Well, regardez le gorille », et éclate de rire.

« Ne craignez-vous pas qu’on vous arrête ? », interroge le journaliste. « C’est bien simple : quand la police ne trouve pas l’auteur d’un crime, elle dit que c’est Al Capone. Mais moi j’ai autre chose à faire que tuer les gens. J’ai mes business », réplique le balafré.

Depuis ses débuts, Al Capone a pour obsession de passer pour un homme respectable : « Il ne se considère pas comme un malfrat mais comme un citoyen honorable qui rend service au peuple en vendant de l’alcool. Il va jouer sur cette image, et même donner des conférences de presse, avance Arnaud Coutant. Mais il y a un basculement de l’opinion publique en 1929 avec le massacre de la Saint-Valentin et l’accession à la présidence américaine d’Herbert Hoover, qui va impulser les Incorruptibles ».

Après cet entretien, Géo London signe d’autres articles sur son aventure américaine. Le règne d’Al Capone, lui, est sur le point de prendre fin. A l’été 1931, le bandit est inculpé. Pour ses crimes violents ? Non, pour « simple » fraude fiscale.