Quand les braqueurs préfèrent braquer d'autres malfaiteurs

ARROSEUR ARROSE Alors qu’il est de plus en plus difficile de s’attaquer aux banques et aux fourgons blindés, des braqueurs préfèrent désormais cibler d’autres malfaiteurs, observe la police judiciaire

Thibaut Chevillard

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Un enquêteur de la police judiciaire (illustration)
Un enquêteur de la police judiciaire (illustration) — WITT/SIPA
  • Depuis quelques années, les policiers de l’Office central de lutte contre le crime organisé observent une augmentation du nombre de braquages de malfaiteurs commis pas des membres du banditisme.
  • Devant la difficulté de s’attaquer aux banques et aux fourgons blindés, de plus en plus sécurisés, ils préfèrent cibler d’autres malfaiteurs transportant de la drogue ou de l’argent liquide.
  • Le nombre d’affaire de ce type est difficilement quantifiable, les victimes ne déposant jamais plainte.

L’affaire se passe du côté des Hauts-de-Seine, au début de l’année 2018. Les policiers de l’Oclco (Office central de lutte contre la criminalité organisée) surveillaient discrètement depuis plusieurs semaines une équipe de malfaiteurs aguerris, connus notamment de leurs services pour des vols à mains armée, qu’ils soupçonnaient de préparer un autre braquage. Mais un vendredi, du côté d’Asnières, ils ont eu la surprise de découvrir que ce n’est pas à une banque mais à un autre bandit qu’ils comptaient s’attaquer. Un collecteur d’argent provenant du trafic de stupéfiant, s’apprêtant à repartir au Maroc en bus avec 400.000 euros dans sa valise. Les enquêteurs, qui étaient présents, ont pu interpeller tout ce petit monde.

« Ce jour-là, on a récupéré l’argent, la victime et les malfaiteurs qui venaient de le voler », sourit le patron de l’Oclco, le commissaire divisionnaire Frédéric Doidy, à l’occasion de la présentation du rapport annuel du Sirasco (Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée). Depuis quelques années maintenant, ce fin connaisseur de la criminalité organisé observe une augmentation de ce type d’affaires tandis que le nombre de vols à main armée ne cesse de baisser. Entre 2017 et 2019, ils ont diminué de 25 %. Les braquages de banques et de transports de fonds, qui étaient l’apanage du grand banditisme, font partie « de l’histoire passée ». Il faut dire que les établissements bancaires, particulièrement ciblés dans les années 1960 et 1970, ont largement élevé leur niveau de sécurité.

« Pas de dépôt de plainte, pas d’enquête de police »

Difficile aujourd’hui de mettre la main sur de l’argent liquide ou d’accéder à la salle des coffres. Voilà pourquoi « les malfaiteurs se braquent davantage entre eux », affirme Frédéric Doidy. « Ce sont des cibles faciles pour d’autres braqueurs qui les connaissent, poursuit-il, Pour eux c’est gagnant-gagnant : il n’y a pas de dépôt de plainte, donc pas d’enquête de police, et le risque un jour de se faire identifier est très faible. » Les cibles sont soit des collecteurs d'argent, comme à Asnières en janvier 2018, ou des trafiquants qui transportent des quantités importantes de drogue. Ils mettent ainsi la main sur une marchandise qu’ils pourront revendre, sans avoir à trouver des fonds pour se la procurer, et sans prendre le risque de se faire arrêter par la police durant son acheminement: « D’autres le font pour eux. »

Pour cela, les braqueurs utilisent « les méthodes de la police ». Ils vont observer leurs proies, découvrir où elles habitent, placer des balises sous leurs véhicules afin de les suivre à distance. Vêtus d’uniformes de policiers, circulant à bord de véhicules équipés de gyrophares, ils les arrêtent au moment où ils arrivent avec les stupéfiants ou l’argent, lorsqu’ils sont les plus vulnérables. Le commissaire Doidy se souvient en particulier d’une équipe de trafiquants de drogue qui avait placé une balise sous la voiture de concurrents. Ils les ont braqués au moment où ils arrivaient en région parisienne, les ont molestés avant de repartir avec la cargaison, « plusieurs centaines de kilos de résine de cannabis ».

Des affaires difficiles à comptabiliser

L’Oclco a réalisé trois affaires de ce type dernièrement. Mais elles sont « difficiles à comptabiliser, on est sur un chiffre noir car les victimes ne déposent pas plainte ». Les services de polices judiciaires vont donc « enclencher des enquêtes à partir d’informations sur des individus susceptibles de se livrer à ce type d’activité » pour tenter de les arrêter en flagrant délit, souligne le patron de l’office. Si les affaires ce genre sont indiscutablement « en recrudescence », il remarque cependant que le banditisme traditionnel, celui qui n’hésite pas à s’attaquer aux fourgons blindés suisses, reste très implanté dans la région lyonnaise: « C’est sur ce secteur qu’on enregistre encore les vols à main armée les plus aboutis avec utilisation d’armes de guerre, de véhicules volés ».