Fusillade à Brest: Qui est Rachid El Jay, l’imam victime d’une tentative d’assassinat?

PORTRAIT Passé du salafisme à un islam plus modéré, l’imam de la mosquée de Pontanézen est la cible de l’extrême droite comme des djihadistes

Manuel Pavard

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L'imam brestois Rachid El Jay en 2015, à l'époque de ses prêches controversés.
L'imam brestois Rachid El Jay en 2015, à l'époque de ses prêches controversés. — F. Tanneau / AFP
  • Rachid El Jay, imam de la mosquée de Pontanézen à Brest, a été blessé par balles jeudi dans une fusillade.
  • Il s’était fait connaître par des vidéos polémiques prêchant un islam rigoriste et salafiste, avant d’évoluer ces dernières années vers des positions plus modérées.
  • Rachid El Jay était détesté aussi bien par l’extrême droite que par les djihadistes et faisait l’objet de menaces de mort des deux côtés.

Il était la cible principale des coups de feu tirés jeudi devant la mosquée Sunna du quartier de Pontanézen, à Brest (Finistère). Blessé dans la fusillade – ses jours ne sont pas en danger –, l’imam Rachid El Jay traîne depuis quelques années une image sulfureuse et controversée, héritée de ses prises de position passées.

Né en 1980 à Brest, le prédicateur autodidacte, star des réseaux sociaux – sa page Facebook est suivie par 1,2 million d’abonnés –, s’était fait connaître pour la première fois du grand public en 2015. À l’époque, plusieurs médias avaient ressorti des vidéos polémiques de celui qui se faisait alors appeler Rachid Abou Houdeyfa.

« Transformés en singe ou en porc » s’ils écoutaient de la musique

L’une d’entre elles avait particulièrement enflammé la Toile. On y voyait l’imam de la mosquée de Pontanézen, son quartier natal, qualifier la musique de « créature du diable » devant une assemblée de garçons et filles de son école religieuse. Il expliquait notamment aux enfants qu’ils seraient « transformés en singe ou en porc » s’ils écoutaient de la musique.

Ses prêches enflammés sur Youtube, incarnant un islam rigoriste, lui avaient valu de subir plusieurs enquêtes et perquisitions diligentées par les services du ministère de l’Intérieur. Qualifié d’imam salafiste, Rachid El Jay était surtout devenu une cible privilégiée pour l’extrême droite qui le menaçait régulièrement, que ce soit par des têtes de porc accrochées à sa mosquée ou des courriers contenant des balles.

Une mue radicale et une condamnation à mort par Daech

Pourtant, l’imam brestois avait déjà commencé à changer au milieu des années 2010, opérant une mue radicale qui s’était poursuivie dans les années suivantes. « Au départ, il était sur une ligne salafiste non djihadiste pro-saoudienne, puis il a évolué vers le malikisme [courant modéré de l’islam sunnite] marocain traditionnel », indique à 20 Minutes Romain Caillet, spécialiste de l’islamisme. Ensuite, ajoute le chercheur, « il a continué son évolution en passant un diplôme sur la laïcité », obtenu en décembre 2017 à l’université de Rennes.

Une transformation visible notamment dans son look, avec un style vestimentaire moins connoté et une barbe raccourcie. Regrettant publiquement ses propos passés, Rachid El Jay s’était attiré les foudres de Daesh, qui avait prononcé une fatwa le condamnant à mort en août 2016. En cause, son appel à respecter les lois françaises et à participer aux élections, mais aussi, précise Romain Caillet, « ses prises de position contre le départ des jeunes en Syrie et sa forte condamnation des attentats djihadistes en France ».

« Il reste associé au salafisme » malgré des discours totalement différents d’il y a 10 ans

Malgré ce virage, Rachid El Jay était toujours détesté aussi bien par l’extrême droite que par les djihadistes. Raison principale : « Il reste le symbole du salafisme en France, déplore Romain Caillet. Ses discours d’aujourd’hui sont totalement différents de ceux qu’il tenait il y a 10 ans, pourtant le JDD l’a encore mis en couverture d’une enquête sur le salafisme en mai 2018, avec sa barbe super longue d’avant ! »

Un acharnement incompréhensible, selon le chercheur, mais qui pourrait expliquer la tentative d’assassinat l’ayant visé jeudi : « Visiblement c’est un déséquilibré qui a fait ça, alors pourquoi l’a-t-il visé ? Car il est associé à cette image du salafisme en France. Je ne sais pas ce qu’il doit faire ou dire pour changer ça… »