Rédoine Faïd, ce détenu qu’«aucun surveillant ne veut avoir en détention»

EVASION Il y a un an, Rédoine Faïd se faisait la belle en hélicoptère de la prison du Réau, en Seine-et-Marne. Malgré son incarcération dans l'un des établissements les plus sécurisés de France, les surveillants craignent au quotidien une nouvelle évasion

Caroline Politi

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Rédoine Faïd est actuellement détenu à Vendin-le-Vieil.
Rédoine Faïd est actuellement détenu à Vendin-le-Vieil. — AP/SIPA
  • Après 95 jours de cavale, Rédoine Faïd a été interpellé et placé en détention à Vendin-le-Vieil dans le Pas-de-Calais.
  • Rédoine Faïd a été placé à l'isolement et fait l'objet de mesures très strictes.
  • Ses avocats se battent pour un assouplissement de son régime de détention. 

Le 3 octobre 2018, il est un peu plus de 3 heures du matin lorsque 120 policiers de l’office central de la lutte contre le crime organisé, de la brigade nationale de recherche des fugitifs, de la PJ de Versailles et de la BRI se positionnent dans un calme absolu autour d’un modeste immeuble de Creil, dans l’Oise. La veille, les enquêteurs ont acquis la certitude que Rédoine Faïd s’y planque avec son frère Rachid et au moins un de ses neveux. C’est un tuyau de la PJ de Lille qui les a mis sur la voie : depuis quelques jours, d’étranges silhouettes dissimulées sous des niqabs font des allers et retours. Trop grandes, trop imposantes pour être des femmes.

A 4h10, une colonne de la BRI pénètre dans un petit deux-pièces au quatrième étage. 95 jours après sa spectaculaire évasion en hélicoptère du centre pénitentiaire du Réau, en Seine-et-Marne, Rédoine Faïd est cueilli dans son sommeil. Sur place, les enquêteurs retrouvent, au pied du lit du braqueur, un revolver et dans l’appartement, deux fusils-mitrailleurs. Mais l’opération est un succès, aucun coup n’a été tiré, l’homme le plus recherché de France s’est laissé interpeller sans opposer de résistance. « Nous avons trouvé un homme affaibli, très amaigri et à bout », se remémore une source proche de l’enquête.

Miradors et murs de douze mètres de haut

La chasse à l’homme terminée, commence un nouveau casse-tête : comment empêcher qu’il récidive. Une nouvelle fois. Car l’évasion du centre pénitentiaire du Réau n’est pas son coup d’essai. Le 13 avril 2013, Rédoine Faïd s’était enfui de la prison de Lille-Sequedin. Il s’était procuré une arme, avait fait sauter cinq portes à l’explosif puis pris en otage quatre surveillants avant d'être interpellé, un mois et demi plus tard, dans un hôtel de Pontault-Combault, en Seine-et-Marne. « Il fait partie de ces 5 ou 6 détenus qu’aucun surveillant ne veut avoir en détention, reconnaît une source pénitentiaire, c’est un homme qui met toute son intelligence et son énergie à échafauder des plans pour s’évader. »

Des enquêteurs devant une porte de la prison de Sequedin détruite à l'explosif lors de l'évasion de Rédoine Faïd, le 13 avril 2013.
Des enquêteurs devant une porte de la prison de Sequedin détruite à l'explosif lors de l'évasion de Rédoine Faïd, le 13 avril 2013. - M. LIBERT / 20 MINUTES

Le choix de la prison qui l’accueillera est néanmoins rapide. Et pour cause, il n’y en a que deux en France suffisamment sécurisées pour prendre en charge un détenu de cet acabit : Condé-sur-Sarthe dans l’Orne et Vendin-le-Vieil, dans le Pas-de-Calais. Ce sera celle-là. Murs de douze mètres de haut, quatre miradors, encellulement individuel, Vendin-le-Vieil est l’un des établissements les plus sécurisés d’Europe. Et l’administration pénitentiaire prend des mesures drastiques le concernant : placé au quartier d’isolement – qui ne compte que huit cellules – il est menotté à chaque déplacement. Une vitre le sépare également de ses interlocuteurs lors des parloirs.

Un détenu modèle… peut-être trop

« On comprend qu’il y ait des dispositions spécifiques, lui-même entend le fait d’être à l’isolement, assure l’une de ses conseils, Me Yasmina Belmokhtar, mais la multiplication des mesures rend sa détention invivable. » Régulièrement, assure-t-elle, Rédoine Faïd est privé de promenade ou de salle de sport, «sans raison». Elle déplore également des fouilles à nu régulières «parfois plusieurs fois par jour» et des correspondances fréquemment bloquées, tout comme les livres qui lui envoient sa famille. « Le dialogue est complètement bloqué avec l’administration pénitentiaire, on a l’impression qu’on lui refuse tout par principe, parce que c’est lui », poursuit l’avocate qui a saisi le Défenseur des droits et la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. Elle insiste notamment sur la nécessité de ne pas examiner la personnalité de Rédoine Faïd qu’à l’aune de ses évasions.

Car paradoxalement, le roi de l’évasion est plutôt un détenu modèle. Calme, toujours courtois avec les surveillants, pas un mot plus haut que l’autre. A Vendin-le-Vieil comme au Réau auparavant, il ne pose pas de problèmes de discipline. Mais les surveillants du centre pénitentiaire se méfient de l’eau qui dort. Chaque jour, ils consignent et font remonter à leur hiérarchie les moindres faits et gestes du braqueur multirécidiviste. Sa « cantine » est analysée, ses lectures, discussions ou même les questions les plus anodines font l’objet d’une note. « On sait que c’est quelqu’un de très intelligent et de manipulateur, on doit sans cesse être sur nos gardes », insiste Wilfried Szala, surveillant et responsable local FO Pénitentiaire. Car nouer des bonnes relations avec les uns et les autres, grappiller la moindre information qui pourrait ensuite lui servir, tel est le credo « Faïd ».

La prison de Vendin-le-Vieil (Nord) où est incarcéré le braqueur Redoine Faïd. (Illustration)
La prison de Vendin-le-Vieil (Nord) où est incarcéré le braqueur Redoine Faïd. (Illustration) - PHILIPPE HUGUEN

« Une star pénitentiaire »

Après son évasion du Réau, les enquêteurs se sont interrogés sur l’existence d’un complice au sein de la prison tant le commando semblait en connaître les moindres recoins, à commencer par la porte de service par laquelle ils sont entrés. Un an après le début des investigations, cette hypothèse est sérieusement remise en doute. « Il n’y a pas d’élément probant allant en ce sens », insiste une source proche de l’enquête. Aucun surveillant n’a d’ailleurs été entendu sous le régime de la garde à vue. L’enquête, au contraire, laisse apparaître que le braqueur aurait amassé pendant sa détention de nombreuses informations en interrogeant le personnel de manière anodine ou en laissant d’autres détenus le faire. Dans son livre, L’Evasion du Siècle, La Vérité sur Rédoine Faïd*, Brendan Kemmet raconte ainsi, qu’une semaine avant l’évasion du braqueur, un détenu à qui il avait rendu service, a interrogé un surveillant sur la fameuse porte de service. Sans succès, semble-t-il.

Selon nos informations, à Vendin-le-Vieil aussi, Rédoine Faïd échange, la nuit, avec d’autres détenus des quartiers d’isolement ou disciplinaire, à proximité immédiate. « Il a une aura auprès des autres détenus, c’est une star pénitentiaire même si dans le milieu du grand banditisme, on estime qu’il est grillé, beaucoup trop connu », analyse Grégory Strzempek, premier surveillant à Vendin-le-Vieil, responsable local de l’Ufap Unsa Justice. Le 20 mai, les renseignements pénitentiaires ont eu des doutes. Certains éléments interceptés laissaient penser que trois détenus complotaient pour prendre un surveillant en otage, lui voler ses clés et ouvrir toutes les cellules du quartier d’isolement. Les Iris, les équipes régionales d’intervention de l’administration pénitentiaire, ont procédé à une fouille minutieuse du quartier. Si une barre de fer a été retrouvée dans la salle de sport, rien de suspect n’a en tout cas été décelé dans la cellule de Rédoine Faïd. « On est obligé de prendre toutes les mesures nécessaires dès qu’il y a la moindre suspicion», précise une source judiciaire.

Reste une question : un tel régime de détention est-il durable ? Car Rédoine Faïd, condamné pour un braquage au cours duquel une policière, Aurélie Fouquet, est décédée, purge une peine de 25 ans de prison et risque jusqu’à dix ans pour son évasion du Réau. « Il ne peut pas rester seul, menotté à chaque fois qu’il sort pendant 20 ans, c’est inhumain », s’inquiète son avocate, Me Yasmina Belmokhtar. Mais difficile pour l’administration pénitentiaire de se projeter alors même que l’enquête sur sa dernière évasion n’est pas close. Pour l'heure, en tout cas, aucune modification de son régime de détention n'est à l'ordre du jour.