Utiliser les militaires de Sentinelle en renfort pour les manifs de «gilets jaunes», est-ce vraiment une bonne idée?

ETAT DE DROIT Le gouvernement se veut rassurant. Mais certains y voient un danger, sur le plan opérationnel et sur le plan symbolique

Rachel Garrat-Valcarcel

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Paris, le 16 février 2017. Un soldat de l'opération Sentinelle patrouille à proximité de la station Châtelet-les-Halles.
Paris, le 16 février 2017. Un soldat de l'opération Sentinelle patrouille à proximité de la station Châtelet-les-Halles. — CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Dans la batterie de mesures sécuritaires qui a été annoncée par le gouvernement à la suite des débordements de l’acte 18 des « gilets jaunes », samedi, il y en a une qui fait plus tiquer que les autres. Le gouvernement va utiliser une partie des effectifs militaires dédiés à l’opération Sentinelle. Concrètement, pendant les manifestations, des militaires vont faire de la garde statique de certains lieux. Des lieux qui, jusque-là, étaient gardés par les policiers ou les gendarmes… Autant d’agents libérés pour des opérations « classiques » de maintien de l’ordre.

Est-ce que ça sera vraiment utile ? Les syndicats de policiers le croient. Au contraire, Raphaël Kempf, avocat de « gilets jaunes », estime pour 20 Minutes que « d’un point de vue opérationnel, de toute façon, l’armée ne peut pas intervenir, ça ne change rien. » L’avocat y voit même un simple « affichage ». La question serait en fait surtout symbolique.

« Stratégie de la tension »

« On déploie des militaires pour le maintien de l’ordre lors de manifestations. Et des militaires qui normalement participent à la lutte contre le terrorisme. Et d’un point de vue symbolique, c’est désastreux », dit à 20 Minutes Laurent Mucchieli, sociologue et directeur de recherche au CNRS.

Mais pour eux, cette décision n’est que la dernière d’une « stratégie de la tension choisie par le gouvernement depuis le début du mouvement », comme le dit Raphaël Kempf. Laurent Muchielli parle, lui, de « surenchère » à partir du 1er décembre « après des dégradations touchants les beaux quartiers et les grandes enseignes » et l’Arc de Triomphe aussi.

« Extrêmement dangereux »

Le gouvernement se veut pourtant rassurant, en expliquant que les militaires ne feront pas du « maintien de l’ordre » justement. Sauf que… si les évènements faisaient que des « gilets jaunes » devaient arriver devant des lieux gardés par des militaires de Sentinelle ?

« Si jamais les militaires en question faisaient autre chose que rester en garde statique devant les bâtiments, ça serait extrêmement dangereux, juge Laurent Mucchieli. Leur seul outillage, c’est une arme à feu. » Le directeur de recherche au CNRS insiste sur le fait que ce n’est tout simplement pas leur métier. « Toute l’évolution historique a consisté à professionnaliser le maintien de l’ordre. »

Un agent des forces de l’ordre n’en veut pas un autre

« On peut rapprocher cette décision de l’emploi, à partir du 8 décembre (l’acte 4), d’unités comme la BRI, explique le sociologue. Des gens spécialisés dans l’antigang et la lutte contre le terrorisme. Donc pas du tout des professionnels du maintien de l’ordre. » Or, « la plupart des tirs de "flash ball" qui ont fait des blessés graves chez les manifestants sont en particulier ceux qui ont été tirés par des unités autres que par des CRS et des gendarmes mobiles. »

Un agent des forces de l’ordre n’en vaut donc pas forcément un autre, d’un point de vue pratique comme d’un point de vue symbolique. « Les choses ont du sens, martèle Laurent Mucchieli. Nous vivons dans un monde de représentations et pas simplement dans des calculs d’effectifs avec un papier, un crayon et une machine à calculer. Quand on engage des militaires, quand on engage la BRI c’est pas la même chose que quand on engage des CRS ou des gendarmes mobiles. » « C’est choquant », dit même l’avocat Raphaël Kempf.