Témoigner, participer... Pourquoi certains filment des agressions et diffusent les images?

VIOLENCE De plus en plus de vidéos d'agressions physiques se retrouvent diffusées sur les réseaux sociaux... 

T.C.

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Les enquêteurs tentent d'identifier les auteurs de l'agression
Les enquêteurs tentent d'identifier les auteurs de l'agression — LODI Franck/SIPA
  • Les policiers niçois enquêtent après la diffusion sur Instagram d’une vidéo montrant un jeune homme passé à tabac.
  • Avec l’avènement des réseaux sociaux et l’arrivée des smartphones, de plus en plus de personnes filment des agressions et diffusent les vidéos sur internet.
  • Pour la présidente de l’Association française de criminologie, les auteurs qui filment leurs méfaits veulent montrer qu’ils possèdent le « pouvoir » et que leur victime n’existe plus.

Une scène d’une violence inouïe. La vidéo, postée sur Instagram il y a trois jours, montre un individu portant un short, un t-shirt noir et une casquette blanche, frapper un homme à terre, semble-t-il dans une rue du vieux Nice proche du palais de justice. Alors que la victime gît sur le trottoir, le visage en sang, plusieurs jeunes encouragent son agresseur. « Nike lui sa mère, nike lui sa mère ! » lui demande celui qui filme avec son smartphone. Avant de partir, quelques secondes plus tard, la petite bande se penche sur leur proie, inconsciente, pour constater l’étendue de ses blessures. « Il est en sang ! Laisse-le, laisse-le, il est mort, il est détruit ! » crie un autre, visiblement très satisfait.

Des internautes, choqués, ont signalé la vidéo à Pharos, une plateforme dépendant de la direction centrale de la police judiciaire permettant de porter à la connaissance des autorités « les contenus et comportements illicites de l’internet ». C’est elle qui a alerté les policiers de la sûreté départementale des Alpes-Maritimes, chargée de l’enquête, de l’existence de ces images. Ces derniers vont désormais les décortiquer pour déterminer précisément où et quand les faits ont été commis, explique à 20 Minutes une source policière. Ils pourront ensuite demander au procureur d’effectuer des réquisitions auprès des opérateurs téléphoniques pour retrouver les utilisateurs de portables qui ont « borné » dans le secteur.

Un travail pour identifier les auteurs

Ils vont également essayer d’identifier les auteurs que l’on distingue vaguement sur la vidéo. Si elle est de trop mauvaise qualité, ils se focaliseront sur des signes distinctifs, qu’ils soient physiques ou vestimentaires, et les recouperont avec des images plus nettes, notamment de caméra de surveillance. Les policiers vont aussi partir à la recherche de la personne qui a mis les images en ligne afin de comprendre comment elle les a obtenues et savoir si elle est impliquée ou pas.

Les auteurs de violence en réunion encourent une peine de prison et une forte amende, plus ou moins élevés selon les circonstances aggravantes. Mais étonnamment, ceux qui ont frappé ce jeune homme à Nice n'ont pas hésité à filmer les faits, alors que la vidéo constitue un élément de preuve accablant. Pourquoi avoir pris un tel risque ? D'autant qu'ils ne sont pas les seuls à l'avoir pris. Il y a des ces hommes qui se sont filmés récemment en train de violer une jeune femme sur le parking d'une boite de nuit toulousaine. Ou cet autre qui a filmé son ami frappant un jeune femme. 

« Montrer qu’ils ont le pouvoir »

Pour Sophie Baron-Laforet, présidente de l’Association française de criminologie, l’individu se trouve derrière la caméra veut participer « par procuration ». Elle prend l’exemple des viols en réunion. « On imagine souvent que toutes les personnes présentes sont des acteurs du viol. Ce qui n’est pas toujours le cas. Il y a un ou plusieurs individus qui agissent, et les autres qui sont des spectateurs. » Il s’agit aussi, pour les auteurs, de « filmer la scène pour montrer qu’ils ont le pouvoir » sur la victime, « de la contrôler et en faire ponctuellement sa chose », explique la psychiatre à 20 Minutes.

D’autres agressions tout aussi violentes ont été filmées, non pas par les auteurs, mais par des témoins qui ont ensuite diffusé la vidéo sur les réseaux sociaux. Mercredi, le passage à tabac d’un jeune de 17 ans par une dizaine d’individus, à Garges-lès-Gonesse (Val-d’Oise) a été capturé par le téléphone portable d’une personne qui a ensuite posté les images sur Snapchat. Avant qu’elles ne fassent le tour du web. Et ne soient portées une fois de plus à la connaissance des enquêteurs de Pharos.

Des vidéastes complices des auteurs ?

Voyeurisme ? Pas forcément, estime Sophie Baron-Laforet. « Ce qui est difficile dans la violence, c’est le silence. Effectivement, il y a quelque chose qui met mal à l’aise dans la diffusion de ces vidéos sur les réseaux sociaux. Mais la personne qui filme peut le faire car elle n’a pas envie que cela reste secret, que les choses continuent de se passer ainsi dans son quartier et qu’il ne se passe rien, ce qu’on entend souvent. C’est donc une façon de dire qu’on l’a vu ce qui s’est passé mais qu’on ne le supporte pas. » Reste que, selon la loi, filmer des actes de violence vous rend complice des auteurs, même si vous n’avez aucun lien avec eux.

C’est en tout cas ce qu’indique l’article 222-33-3 du code de procédure pénal. Le témoin qui a capté la scène avec son téléphone encourt la même peine que l’agresseur. En outre, s’il diffuse la vidéo, il risque une peine supplémentaire de 5 ans d’emprisonnement et de 75.000 euros d’amende. Néanmoins, dans deux cas, cette loi ne s’applique pas. D’abord, si l’enregistrement « résulte de l’exercice normal d’une profession ayant pour objet d’informer », ce qui protège les journalistes. Ensuite, si les faits sont filmés afin « de servir de preuve en justice ».

Contenus illicites sur Internet: 153.000 signalements sur la plateforme Pharos en 2017