Affaire Benalla: «Il n’est même pas policier et pourtant il porte atteinte à notre image»

POLICE Des policiers estiment que l’affaire Benalla entache la police et dénoncent l’attitude de leur hiérarchie…

Thibaut Chevillard (avec Caroline Politi)

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Emmanuel Macron et Alexandre Benalla en mars dernier, au Salon de l'agriculture
Emmanuel Macron et Alexandre Benalla en mars dernier, au Salon de l'agriculture — SIPA
  • Alexandre Benalla, un collaborateur d’Emmanuel Macron « en observation » auprès des forces de l’ordre, a été filmé frappant un jeune homme au sol, lors du défilé parisien du 1er-Mai.
  • Plusieurs policiers interrogés par « 20 Minutes » estiment que ses agissements ont donné une mauvaise image de leur institution.
  • Ils dénoncent également l’attitude de leur hiérarchie qui, selon eux, a tenté de dissimuler l’affaire.

Dans les commissariats parisiens, on ne parle plus que de lui. Depuis une semaine, le sulfureux collaborateur d’Emmanuel Macron, filmé en train de molester deux manifestants le 1er mai dernier alors qu’il accompagnait des CRS, est au centre de toutes les conversations.

« Alexandre Benalla n’est même pas policier et pourtant il porte atteinte à notre image. Nous on est formé pour savoir gérer les manifestations, les moments tendus et lui arrive et joue les gros durs », confie à 20 Minutes un policier parisien spécialisé dans le maintien de l’ordre.

« Il ne suffit pas d’avoir le brassard pour être flic »

Les fonctionnaires reprochent d’abord à Alexandre Benalla son intervention violente, place de la Contrescarpe, dans le Ve arrondissement de la capitale. « Le maintien de l’ordre, c’est dur, il faut des nerfs, on a des techniques, ça s’apprend. Il ne suffit pas d’avoir le brassard pour être flic », ajoute, amer, un de ses collègues. La scène a été filmée et les images montrant l’adjoint au chef de cabinet du président de la République, casque sur la tête, brassard orange sur le bras, radio dans les mains, ont été diffusées dès le soir même sur les réseaux sociaux, accompagné du hashtag #ViolencesPolicieres.

« Bien qu’à l’Elysée ils avaient repéré très vite cette vidéo et avaient identifié Alexandre Benalla sur les images, ils l’ont laissé tourner », soupire Alexandre Langlois, secrétaire général du syndicat Vigi ministère de l’Intérieur, qui a déposé plainte contre X et qui s’est constitué partie civile. « Le problème, c’est que de plus en plus de collègues se font agresser lors de leurs missions, mais aussi quand ils ne sont pas en service, au prétexte que des vidéos montrent sur internet de méchants policiers. Cela contribue à jeter l’opprobre sur notre profession », insiste le syndicaliste auprès de 20 Minutes.

« Deux poids deux mesures »

Il dénonce également le traitement de faveur dont faisait l’objet ce proche du président. « Quand un policier est suspecté d’avoir commis des violences, il n’est pas suspendu 15 jours. Il est mis à pied, l’IGPN - la police des polices - est saisie et une enquête judiciaire est ouverte. Par ailleurs les policiers manquent de matériel alors que lui bénéficiait d’une voiture toute équipée. Il était logé dans un appartement quai Branly alors que l’administration propose aux policiers d’habiter des cités dans lesquels se trouvent des délinquants que l’on arrête. Il y a deux poids deux mesures », s’agace Alexandre Langlois.

D’autres, comme ce haut-gradé de la police judiciaire, déplore l’attitude de la hiérarchie qui semblait « sous la coupe de ce type de 26 ans, sorti de nulle part ». « C’est la honte. » Pour Mathieu Zagrodzki, chercheur associé au Cesdip, l’affaire donne effectivement l’impression que des cadres de l’institution policière « trempent avec le pouvoir politique, font des choses en dehors des sentiers battus ». « Cela corrobore un ressentiment déjà ancien de la part des forces de l’ordre à l’égard de la haute hiérarchie. Ce n’est pas nouveau mais c’est un élément qui contribue au malaise policier ambiant. »

Rupture de confiance avec la hiérarchie policière

Les auditions menées depuis le début de la semaine par les commissions d’enquête du Sénat et de l’Assemblée nationale ont notamment permis de révéler que le préfet de police, Michel Delpuech, le chef de la DOPC, Alain Gibelin, et le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, ont été mis au courant de l’affaire dès le 2 mai. Mais aucun n’a jugé utile de saisir la justice, ni de sanctionner les fonctionnaires impliqués. « En essayant de cacher de tels faits, ces "cadres" de la police sont aussi responsables que l’auteur de ceux-ci », a soutenu devant les sénateurs Yves Lefebvre, secrétaire général d’ Unité SGP Police-FO. « Leurs agissements ont provoqué une rupture de confiance avec la hiérarchie policière, qui était déjà palpable depuis longtemps, mais qui aujourd’hui s’accentue. »

L’affaire laissera-t-elle durablement des traces au sein de la police ? « Cela dépend de la manière dont le gouvernement et notamment le ministère de l’Intérieur vont gérer la suite », explique Mathieu Zagrodzki. « Si les promesses faites dans le cadre du lancement de la police de sécurité du quotidien, qui concernent l’augmentation des ressources policières et l’amélioration de leurs conditions de travail, sont tenues, la pilule finira par passer. Dans le cas contraire, l’affaire constitue un élément de plus pour dire qu’Emmanuel Macron ne tient pas ses promesses et méprise la police. »

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