Affaire Benalla: Autorisation, encadrement, tenue... Comment le conseiller de Macron a outrepassé son rôle d'«observateur» le 1er Mai

POLICE Les « observateurs » qui suivent policiers et gendarmes durant leurs missions doivent suivre quelques règles. Que n’a pas respectées Alexandre Benalla…

Thibaut Chevillard

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Emmanuel Macron et Alexandre Benalla au salon de l'agriculture le 24 mars 2018.
Emmanuel Macron et Alexandre Benalla au salon de l'agriculture le 24 mars 2018. — WITT/SIPA
  • Un responsable de la sécurité d’Emmanuel Macron «en observation» auprès des forces de l'ordre a été filmé frappant un jeune homme au sol, lors du défilé parisien du 1er-Mai.
  • Journalistes, chercheurs ou apprentis magistrats sont régulièrement autorisés à suivre les forces de l’ordre dans leurs missions mais ils doivent respecter des règles très strictes.

« Il est clair qu’il a outrepassé ses fonctions d’observateur », a déclaré le Premier ministre Edouard Philippe, jeudi, au Sénat. Le 1er mai dernier, Alexandre Benalla avait été autorisé à suivre les forces de l’ordre qui participaient à des opérations de maintien de l’ordre à Paris. Or, des images filmées ce jour-là par Taha Bouhafs, un militant La France Insoumise, montrent le collaborateur d’ Emmanuel Macron, coiffé d’un casque à visière des forces de l’ordre, un brassard police au bras, frapper un jeune homme, place de la Contrescarpe, dans le Ve arrondissement de la capitale.

Il n’est pas rare que des civils soient autorisés à patrouiller avec un équipage de police ou à suivre les CRS lors d’une manifestation. C’est notamment le cas pour les journalistes qui souhaitent réaliser un reportage sur une unité ou une brigade en particulier, ou mieux comprendre les méthodes de travail des forces de l’ordre. De même, les stagiaires de l’ENM (école nationale de la magistrature) réalisent dans le cadre de leur formation deux semaines de stage auprès des services de police et de gendarmerie.

« Il ne doit pas avoir de signes laissant penser qu’il est policier »

La procédure est simple : le demandeur doit contacter le service communication de la police ou de la gendarmerie nationales qui consulteront les autorités compétentes. S’il souhaite suivre les CRS, il faut obtenir l’aval du préfet de la région où se déroule la manifestation qu’ils encadreront, ou celui du préfet de police de Paris si les évènements se passent dans la capitale, indique à 20 Minutes une source policière. « Un commissaire d’arrondissement ou un responsable des CRS ne peut pas prendre seul cette décision », nous explique Mathieu Zagrodzki, chercheur au Centre d’Etudes Sociologiques sur le Droit et les Institutions Pénales.

Or, selon les informations du journal Le Monde, l’Elysée a demandé directement à la DOPC (direction de l’ordre public et de la circulation de la Préfecture de police) d’autoriser Alexandre Benalla à suivre les CRS durant la manifestation.

Sur place, l’observateur est accompagné par un « référent », généralement un officier, qui va servir d’interface avec les policiers et gendarmes déployés lors de l’opération. « Il ne le lâchera pas d’une semelle durant l’immersion afin que tout se passe bien », confie un policier. Exposé aux mêmes risques que les forces de l’ordre qu’il accompagne, l’observateur est équipé d’un casque et d’un gilet pare-balles. Or, « ces équipements ne sont pas sérigraphiés police. Il ne doit pas avoir de signes laissant penser qu’il est policier », nous explique Denis Jacob, secrétaire général du syndicat Alternative Police. Ce que nous confirme une autre source proche du dossier.

Brassard « police »

Comment expliquer que sur les images diffusées mercredi par Le Monde, Alexandre Benalla porte le même casque que les forces de l’ordre ? « Souvent, le matériel prêté appartient à un fonctionnaire qui n’est pas sur le terrain ou qui n’est pas en fonction ce jour-là », assure Mathieu Zagrodzki qui a souvent eu l’occasion de suivre les policiers sur le terrain dans le cadre de ses recherches. Il a constaté qu’en Angleterre, les personnes qui participent à une immersion avec les forces de l’ordre portaient un gilet par balle sur lequel il était inscrit « police » et « observateur ». « Ainsi, le public et les policiers savent exactement qui ils sont. »

Autre question : Le conseiller du président était-il autorisé à porter un brassard « police » ? « Non », selon Denis Jacob. Le syndicaliste estime qu’Alexandre Benalla s’est ainsi rendu coupable de « plusieurs délits par le simple fait, en tant que civil, de porter des équipements et matériels "police" particulièrement identifiables ». Une infraction punie de six mois d’emprisonnement et de 7.500 euros. Mais pour Mathieu Zagrodzki, cette situation n’est pas « anormale », le port du brassard orange par l’observateur permettant « aux policiers présents de savoir qu’il les accompagne ».

« Pas habilité à communiquer sur les ondes radio de la police »

En revanche, difficile de justifier le fait qu’Alexandre Benalla détenait un talkie-walkie. « Un observateur n’a pas à avoir accès à un système de transmission opérationnel de la police », explique le chercheur. Avant de préciser : « Il n’a aucune responsabilité officielle, il n’est pas policier, ne fait pas partie de l’autorité préfectorale, et ce n’est pas parce qu’il fait partie du cabinet du présent de la République qu’il a une habilitation quelconque pour communiquer sur les ondes radio de la police. »

Enfin, l’observateur ne doit évidemment pas intervenir avec les policiers durant son immersion. Pourquoi, alors, les policiers l’ont-ils laissé frapper ce jeune homme ? « Il était compliqué pour des gardiens de la paix d’aller demander à un proche du président de se calmer, même si dans l’absolu ils auraient dû le faire », estime le secrétaire général d’Alternative police. « Il y a la pression, la peur de retombés administratives », poursuit-il. En revanche son « référent » aurait dû le faire. Selon Le Monde, il s’agit de Philippe Mizerski, un membre de l’état-major de la DOPC.

Le ministre devra s’expliquer

Jeudi, au Sénat, le ministre de l’Intérieur a indiqué avoir « demandé à l’Inspection générale de la police nationale de préciser quelles sont les règles pour l’accueil et l’encadrement de ces observateurs et s’il en existe, de vérifier dans ce cas précis qu’elles ont été mises en œuvre ». Gérard Collomb, lui, devra s’expliquer dès mardi devant la commission des Lois du Sénat.

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