«J’effectuais des missions clandestines dans des zones de crise»... On a parlé avec un ancien espion devenu youtubeur

INTERVIEW Depuis janvier dernier, Beryl 614 fait profiter ses 18.000 abonnés de ses 15 ans passés au sein de la DGSE, le très discret service de renseignement français…

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

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Sur sa chaîne Youtube, Beryl 614 parle de son ancien travail d'espion au service de la France
Sur sa chaîne Youtube, Beryl 614 parle de son ancien travail d'espion au service de la France — Talks with a spy
  • Agé de 48 ans, Beryl 614 - son surnom - a travaillé durant 15 ans à la DGSE.
  • Il a quitté « la boîte » en 2017 et a lancé une chaîne YouTube.
  • A ses abonnés, il parle de son ancien métier d’espion et évoque l’actualité.

Dans ses vidéos, il ne montre jamais son visage, ne donne jamais son nom. Cet ancien espion français se fait simplement appeler Beryl 614, un hommage à l’un de ses anciens formateurs de la DGSE. Agé de 48 ans, il a occupé certains des postes les plus sensibles du très discret service de renseignement, chargé de protéger les intérêts français à l’étranger. L’année dernière, après 15 années de bons et loyaux services, il a décidé de partir vers de nouvelles aventures.

Beryl 614 a créé, en janvier dernier, la chaîne YouTube Talks with a spy consacrée au renseignement. Assis derrière son bureau, une tasse de café dans la main, il révèle à ses abonnés les méthodes des services secrets chinois, donne son avis sur l’affaire Skripal, détaille les techniques de filatures utilisées par les espions. Mais prend grand soin de ne rien divulguer qui pourrait gêner son ancien service.

Alors qu’il était de passage à Paris, 20 Minutes l’a rencontré dans un café du 16e arrondissement avant que les Bleus n'affrontent la Belgique en demi-finale de Coupe du monde. Il nous livre quelques détails sur son ancienne profession, se confie sur sa nouvelle vie de youtubeur, et dévoile ses projets à venir.

Comment avez-vous été amené à travailler pour la DGSE ?

J’ai travaillé 15 ans pour la DGSE. Après avoir fait St-Cyr, je suis rentré en 1989 dans l’armée. J’ai fait une carrière classique jusqu’au grade de capitaine. J’ai notamment été affecté quatre ans au 1er RPIMa, régiment qui dépend du commandement des opérations spéciales. Mais dans l’armée, plus on monte en grade, plus il s’agit d’un travail de bureau. Cela m’intéressait moins, je voulais continuer à me faire plaisir. Comme j’ai toujours lu des romans d’espionnage, j’ai décidé de devenir agent secret. Et je suis rentré à la DGSE en 2002.

J’ai commencé dans un petit service, j’effectuais des missions clandestines sous faux passeport et sous fausse identité, comme le personnage de Marina Loiseau dans Le bureau des légendes. J’ai ensuite été pris à l’Ecole de guerre, j’ai donc quitté le service durant un an et demi, le temps d’effectuer ma scolarité. Je suis ensuite revenu à la direction du renseignement de la DGSE, au contre-terrorisme où j’ai fait la majeure partie de ma carrière. J’ai en particulier été chef de poste - responsable de la DGSE dans un pays - deux fois, dans des zones de crise.

Vous avez quitté « la boîte » en 2017. Pourquoi ?

Principalement pour des raisons familiales. Je travaillais tout le temps, ma femme en avait un peu marre, d’autant qu’elle voulait développer son projet professionnel. Si j’avais été célibataire, je serais resté. Mais je suis ravi de faire autre chose, de relever de nouveaux défis. J’avais sans doute fait le tour du métier et familialement, c’est très coûteux.

Un espion peut donc avoir une vie familiale ?

C’est compatible, mais ce n’est pas facile, pour l’espion évidemment mais aussi pour sa famille qui ne veut pas gêner la carrière, qui doit éviter de faire des gaffes. On ne sait jamais ce que les enfants vont dire à l’école, ils ne savent pas trop ce qu’on fait. On n’a pas vraiment de vie sociale, on ne raconte jamais son métier, c’est une relation très déséquilibrée. On écoute les gens, on leur pose des questions…

Le service réalise en outre une enquête de sécurité sur nos proches qui est assez impressionnante. Et nos familles nous suivent parfois quand nous sommes affectés à des postes un peu sensibles, dans des pays où il y a des attentats terroristes, la pression du contre-espionnage, des arrestations…

Comment avez-vous été amené à lancer cette chaîne YouTube ?

J’ai adoré le métier que j’ai fait. De cette manière, je peux continuer à parler de renseignement. J’ai quand même passé 15 ans à la DGSE à des postes importants, j’ai vécu des choses fortes, cela aurait été dommage de ne pas utiliser cette expérience. J’aurais aimé donner des cours pour former les jeunes recrues. Mais j’avais cette idée dans la tête, j’ai toujours fait des montages vidéos, pris des photos, joué avec des logiciels de retouches d’images, j’ai toujours eu du bon matériel… Trois ou quatre mois avant que je parte, j’ai pris ma voiture et tourné quelques images pour la vidéo d’introduction.

Je me suis ensuite documenté pour savoir comment créer sa chaîne YouTube. Je suis assez exigeant quant à la qualité des productions. J’ai acheté de l’éclairage et un slider électrique - un appareil sur lequel on fixe la caméra et qui fait un mouvement circulaire que l’on peut programmer. De jeunes youtubeurs m’ont aussi donné des conseils pour améliorer le son des vidéos.

Dans vos vidéos, vous discutez avec une femme qui vous pose des questions en anglais. Pourquoi avoir opté pour ce type de narration ?

Il s’agit de mon épouse qui est Canadienne anglophone. Je voulais que cela soit présenté sous forme de dialogue afin d’offrir la possibilité au public de discuter avec un espion. J’ai voulu faire une version en anglais afin de donner un côté international à ces vidéos, toucher davantage de public. Quand j’ai posté la première vidéo, je me suis demandé si ça allait marcher. Après tout, je ne montre jamais mon visage, que les mains.

Et finalement, je suis très content des audiences, j’approche les 18.000 abonnés. En outre, je ne m’attendais pas à avoir autant de résonance médiatique si rapidement. Quand je ne m’amuserai plus, dès que je sentirai que je tourne en rond, que je ne dis plus rien d’intéressant, j’arrêterai.

Est-ce aussi une façon de rattraper le temps perdu après toutes ces années durant lesquelles vous ne pouviez pas parler ?

Oui, c’est amusant de voir que plus la parole se libère un peu, plus cela fait du bien de parler. Je découvre la liberté de pouvoir évoquer mon travail, de pouvoir en discuter avec des amis. Et plus les années passent, et moins c’est gênant pour la DGSE.

Justement, qu’en pense la DGSE ?

Ils m’ont contacté et m’ont expliqué que mes vidéos étaient diversement appréciées au sein du service. Certains les aiment, d’autres sont un peu agacés, ce que je peux comprendre. Mais ils ont compris que le contenu était maîtrisé et qu’il ne posait pas de soucis vis-à-vis du service. Je ne leur transmets pas mes vidéos pour validation. Ils me connaissent, savent que je suis quelqu’un de sérieux.

J’écris toujours en pensant que je ne dois pas nuire à la capacité de la DGSE. Je ne donne jamais de lieux, de noms… Je m’autocensure un peu. Tout ce que je dis, on le trouve déjà sur Internet, par contre, je sais que ce que je dis est vrai parce que je l’ai vécu.

Quel regard vous portez sur la DGSE ? Dans l’une de vos vidéos, vous la classez dans les cinq meilleurs services de renseignement au monde…

C’est un service qui a beaucoup progressé, qui se professionnalise de plus en plus. J’ai constaté ces dernières années que le niveau de recrutement était de plus en plus élevé, que cela soit des militaires ou des civils. La formation est efficace, les moyens de plus en plus importants. La direction technique, par exemple, progresse d’année en année. Depuis le 11 septembre 2001, le service est aussi parvenu à se mettre au niveau de la menace terroriste pour la contrecarrer. Et depuis le 13-Novembre, la DGSE coopère bien mieux avec la DGSI. On ne se cache presque plus rien.

Avec le succès du Bureau des Légendes, de plus en plus de jeunes sont intéressés par les métiers du renseignement. Qu’avez-vous à leur dire ?

Ils peuvent déjà se faire une idée du travail d’espion en regardant mes vidéos ! Après, pour réussir le concours qui est assez relevé, il faut avoir une bonne culture générale, savoir rédiger vite dans un temps contraint. Il faut aussi savoir passer un oral devant un grand jury qui vous bombarde de questions.

Ces jeunes doivent savoir où ils mettent les pieds : c’est un métier passionnant, pas très bien payé au départ. Leurs camarades de promotions qui iront travailler dans le privé gagneront mieux leur vie. Mais quand on est sur des bons dossiers, on s’éclate. Le point négatif, c’est qu’on n’a pas de vie sociale, on a moins de temps pour nos loisirs. Mais travailler est un plaisir. Il faut aussi être fier de ce qu’on fait parce que personne ne va venir vous féliciter.

A terme, que voulez-vous faire ?

Je pourrais travailler pour un grand groupe. Mais j’ai travaillé toute ma vie en faisant du renseignement pour mon pays. Je ne pense pas que je prendrais du plaisir à travailler pour des intérêts particuliers. Ce n’est pas pour moi. Je veux être créatif et j’aimerais écrire des scénarios, des romans…

Je n’ai pas encore vu le film d’espionnage que je voudrais voir. A chaque fois, je trouve que ça manque de réalisme. Même Le bureau des légendes, c’est très romancé. Le meilleur, c’est Les Patriotes, d’Eric Rochant. On peut difficilement faire mieux. Mais je pense qu’on n’a pas assez traité au cinéma le monde du renseignement de l’intérieur, avec quelqu’un qui sait comment ça se passe. J’aimerais notamment parler du travail de l’officier traitant avec sa source, montrer les ressorts psychologiques employés.

Vous revenez à la rentrée avec de nouvelles vidéos, quels seront les thèmes que vous aborderez ?

Je vais faire une vidéo intitulée « Faut-il torturer les terroristes ? » et une autre « Les femmes sont-elles de bonnes espionnes ? ». Cela sera une façon, pour moi, de rendre hommage aux femmes avec qui j’ai travaillé. J’ai d’autres idées de vidéos. Il y a aussi les sujets d’actualités, les affaires d’espionnages qui sortent dans les médias. Je pense pouvoir tenir encore deux ans.

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