Violences faites aux femmes: A Montreuil, le martyre de Mariama hante les habitants de la cité de l'Amitié

VIOLENCES Mercredi soir, une marche blanche a été organisée en souvenir de cette femme de 32 ans, morte défenestrée après avoir reçu 23 coups de couteau…

Caroline Politi

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La marche blanche en hommage à Mariama
La marche blanche en hommage à Mariama — Caroline Politi
  • 400 personnes environ ont participé à une marche blanche à Montreuil.
  • Le mari de la victime nie l’avoir poussé.
  • Les nombreux témoignages font état de violences conjugales récurrentes.

Dans la cité de l’Amitié à Montreuil, en Seine-Saint-Denis, personne n’a oublié ce cri qui a déchiré la nuit du 30 décembre. Le dernier de Mariama, 32 ans. Cette Guinéenne, arrivée en France en 2015, est morte en tombant du 4e étage, après avoir reçu 23 coups de couteau dont aucun n’était létal. Deux semaines après le drame, ils étaient près de 400 mercredi soir à participer à une marche blanche en sa mémoire, malgré le froid et la pluie.

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« Je suis triste et en colère, je n’arrive pas à réaliser et en même temps, pas à oublier », souffle Noura*, qui vit depuis 13 ans dans ce quartier. Comme beaucoup d’habitants, elle a été réveillée par les cris et a assisté au drame depuis la fenêtre de son appartement. « Elle était suspendue dans le vide, son mari l’a lâché. On était tous aux fenêtres on le suppliait de la retenir », décrit-elle. « C’était comme une poupée qui se balançait et un moment il l’a lâché », poursuit un autre voisin.

« On l’a tuée une deuxième fois »

Le mari de Mariama, Lansana, de 18 ans son aîné, a été mis en examen pour meurtre aggravé malgré ses constantes dénégations. Lui, assure qu’elle a sauté seule après une violente dispute. Selon le récit qu’il a livré aux enquêteurs, la jeune femme se serait d’abord saisie d’un couteau pour l’agresser. En tentant de la désarmer, il se blesse grièvement aux mains. L’unité médico-judiciaire lui a en effet prescrit 90 jours d’interruption totale de travail. Il reconnaît néanmoins avoir peut-être blessé sa femme au cours de leur bagarre. Deux couteaux ensanglantés ont été découverts sur les lieux. Lors des constations, les enquêteurs ont également remarqué que l’un des battants de la fenêtre était dégondé.

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A Montreuil, l’affaire a d’autant plus choqué que le corps de la trentenaire est resté près de neuf heures gisant sur l’asphalte avant que les pompes funèbres ne l’enlèvent. « On l’a tuée une deuxième fois, il pleuvait des cordes, la pluie se mélangeait au sang, c’était horrible », poursuit Christiane*. Le drame s’est produit à 1h10 du matin, alors qu’une brigade de police était en route sur les lieux. Un premier appel aux pompes funèbres est passé à 5h20 du matin après les constations de l’officier de police judiciaire. Ces derniers n’arriveront qu’à 10h15 du matin malgré plusieurs appels de relance, précise une source proche du dossier. Le maire de Montreuil a réclamé qu’une enquête soit menée. « Si c’était arrivé devant la mairie, en 10 minutes, on aurait retiré le corps, mais là c’est dans une cité, personne ne fait rien », s’émeut Ismaël, son voisin, après la minute de silence.

La marche blanche en hommage à Mariama
La marche blanche en hommage à Mariama - Caroline Politi

« On ne pouvait pas imaginer que ça irait si loin »

Si tous ont été choqués par le tragique destin de Mariama, personne n’a été vraiment surpris. Entre les tours, les rumeurs d’un homme violent et alcoolique allaient bon train. Plusieurs voisins se souviennent des cris récurrents émanant de l’appartement, souvent le soir ou le week-end. D’autres évoquent la personnalité inquiétante du suspect. « Cet été, il est monté avec un marteau pour frapper un voisin. Il hurlait dans le couloir, il l’accusait de faire trop de bruit », raconte Djeneba, qui vit un étage au-dessus de l’appartement où s’est produit le drame. Ce sont des voisins qui ont dû les séparer. Certains habitants de la cité culpabilisent. Ce drame aurait-il pu être évité ? « C’est dur d’intervenir quand la porte est fermée, c’était juste des soupçons, on ne pouvait pas imaginer que ça irait si loin », confie une autre voisine.

Maria-Rosa, elle, ne compte pas le nombre de fois où elle a conseillé à Mariama de quitter son mari. Ce petit brin de femme énergique travaillait avec elle comme femme de chambre dans un hôtel de luxe des Champs-Elysées. Elle se souvient des hématomes, des bosses et des coupures que lui montrait parfois son amie. Souvent sur les bras, parfois au visage. « A chaque fois, je lui disais quitte cet homme, il ne t’apporte que des ennuis, mais elle craignait pour ses papiers, pour son bébé », assure-t-elle. Selon ses proches, Mariama était arrivée en France il y a un an et demi grâce à une procédure de regroupement familial et espérait faire venir au plus vite leur fille de deux ans, confiée jusqu’à présent à une tante.

Main courante

« Dans la culture africaine, on n’a pas vraiment l’habitude de parler de ce genre de choses, on préfère régler ça à l’amiable », confie son oncle maternel, Housmane. Lui-même a mis presque un an avant de soupçonner que « Mariama souffrait dans son foyer ». A son arrivée, la jeune femme était heureuse de démarrer une nouvelle vie, impatiente que sa fille les rejoigne. Mais petit à petit, elle aurait découvert la véritable personnalité de son mari. Ce dernier n’est autre que son cousin paternel, leur union a été arrangée il y a une dizaine d’années, mais le couple n’avait jamais vraiment vécu ensemble auparavant, son mari étant en France depuis longtemps. Les premiers soupçons sont apparus il y a six mois.

En novembre 2017, après de nouvelles violences, il conseille à sa nièce de porter plainte. « Elle est allée au commissariat, mais elle n’a pas réussi à porter plainte contre son mari », poursuit le quinquagénaire. Une main courante, dans laquelle elle précise ne pas souhaiter porter plainte, a néanmoins été retrouvée, précise une source proche de l’enquête. Lansana, jusqu’à présent inconnu des services de police, a été placé en détention provisoire.

*Ces prénoms ont été changés à la demande des personnes interviewées.