Présidentielle 2022 : « J’ai la rage ! »... Dans les Hauts-de-France, Emmanuel Macron malmené par l'électorat populaire sur les retraites

REPORTAGE En campagne dans les Hauts-de-France pour tenter de conquerir l'électorat populaire, le président-candidat a pu se rendre compte de l'impopularité de son projet de report de l'âge légal à 65 ans.

Rachel Garrat-Valcarcel
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Emmanuel Macron en déplacement à Denain, dans le Nord, lundi 11 avril 2022.
Emmanuel Macron en déplacement à Denain, dans le Nord, lundi 11 avril 2022. — Eliot Blondet/POOL/SIPA
  • Emmanuel Macron et Marine Le Pen se sont qualifiés pour le second tour de la présidentielle dimanche, avec respectivement 27,8% et 23,2% des voix.
  • Le président sortant a fait campagne sur les terres de son adversaire lundi.
  • Echangeant longuement avec des citoyennes et des citoyens, il a ouvert la porte à des modifications de son programme, en particulier sur la réforme des retraites.

A Denain (Nord) et Carvin (Pas-de-Calais)

Il s’agissait d’aller sur le terrain, et pas en terrain conquis. De se confronter aux électeurs et électrices des deux autres grandes forces du premier tour de la présidentielle : Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Lundi, entre Nord et Pas-de-Calais, Emmanuel Macron a été servi. Au point qu’en plusieurs heures de bain de foule et de conversations, le président-candidat a semblé fléchir sous le poids des interpellations par dizaines sur la mesure phare de son programme : le report de l’âge de la retraite à 65 ans. Et, face au mécontentement exprimé par de nombreux citoyens, ouvert la porte à ce que la réforme n’arrive pas en 2030 à 65 ans mais en 2027 à 64 ans. Un sacré coup de canif dans le programme présenté il y a moins d'un mois à Aubervilliers.

Lundi, Emmanuel Macron était d’abord attendu à Denain : la ville du porte-parole du RN Sébastien Chenu, presque 42 % pour Marine Le Pen dimanche, 28,5 % pour Jean-Luc Mélenchon, et moins de 15 % pour lui. Devant la mairie, la foule l’attend. Pas des militants triés sur le volet – même si on en trouve –, mais pas exactement de simples badauds non plus : déplacement présidentiel oblige, ils ont été fouillés et soumis au contrôle des démineurs. Celles et ceux qui s’y prêtent ne sont, a priori, pas les plus hostiles.

« Pédagogie »

Qu’Emmanuel Macron passe deux heures à discuter avec les personnes présentes n’était pas prévu au programme, assure son équipe de campagne. C’est peut-être pendant ces longs échanges qu’il a réalisé le malaise provoqué par son projet de repousser l’âge de la retraite à 65 ans auprès d’un électorat populaire dont il a besoin en vue d’une réélection. Une question. Puis deux, puis trois, puis dix… Même si Emmanuel Macron a dû aborder un nombre incalculable de sujets, les questions sur ce sujet ont été son sparadrap de la journée.

A chaque fois, Emmanuel Macron reprend son bâton de pèlerin et fait la « pédagogie » de sa réforme : « On parle beaucoup de la retraite à 65 ans, mais on ne parle jamais de tous les progrès qu’elle permet de financer », explique le président-candidat, qui insiste ici sur la pension minimum de 1.100 euros pour les carrières complètes, là pour une meilleure prise en compte de la pénibilité et des carrières longues.

« Je n’ai pas de dogmes »

La contradiction pour le candidat est cette fois bien plus présente qu’à Poissy ou à Pau, lors de ses premiers échanges très convenus avec des citoyens et citoyennes. « J’ai la rage, mais j’essaie de rester calme », lui dit une infirmière. L’échange est en effet resté poli mais tendu. Vaccination, augmentation des prix de l’énergie, salaire du président… « Vous n’êtes pas dans la vraie vie », ose le candidat en réponse à deux femmes qui l’interpellent. « Nous ? C’est vous qui nous dites ça, Monsieur Macron ? […] Si vous repassez, la colère dans la rue, ça va être compliqué… »

Le candidat peine à convaincre certains de ses interlocuteurs et interlocutrices. Il tente d’arrondir les angles, ici ou là. Et finit par expliquer aux journalistes qu’il faudra « enrichir » son programme, peut-être sur l’écologie et le pouvoir d’achat, laisse entendre son équipe, sans qu’on en sache plus. « J’entends beaucoup d’inquiétude sur le niveau des [pensions de] retraites aujourd’hui, concède Macron. Mais le programme de Marine Le Pen ne permet pas de les augmenter ! Moi, je suis comme Jaurès, je pars du réel pour aller vers l’idéal. » En fait, ça travaille déjà : « Je n’ai pas de dogmes », ajoute-t-il.

Sur le reculoir

La bascule intervient le soir, quand il donne une interview à BFMTV depuis Carvin, dans la circonscription de Marine Le Pen. Il s’y dit ouvert à une réforme qui s’arrêterait avant 2030, l’échéance annoncée jusqu’ici pour porter progressivement l’âge de départ à 65 ans. Elle pourrait s’arrêter en 2027 et donc se limiter à un âge de départ à 64 ans. Avec une clause de revoyure à la fin de son éventuel second quinquennat. Charge à son successeur de gérer alors la suite. « On ne peut pas dire le dimanche soir "je veux rassembler" et quand on va écouter les gens dire "je ne bouge pas" », justifie-t-il. 

Son entourage tempère : « Ce n’est pas une annonce, ce n’est pas un recul. » La journée semble quand même avoir sérieusement fait patiner le candidat sur cette mesure annoncée à un moment où la réélection du président sortant paraissait acquise. Elle ne l’est plus, en tout cas plus aussi fort, c’est bien pour ça qu’Emmanuel Macron a voulu se montrer à l’attaque en allant sur les terres de son adversaire du 24 avril. Il commence finalement son entre-deux-tours sur la défensive. Et vu l’ambiguïté du propos, il ne s’est certainement pas encore débarrassé de son sparadrap.