Présidentielle 2022 : Une élection sans campagne pourrait provoquer « beaucoup de ressentiment », croit une politologue

INTERVIEW Virginie Martin, politologue, pense que la question de légitimité de l’élection sans vrai débat, posée par Gérard Larcher, se pose

Rachel Garrat-Valcarcel
Des colleurs d'affiches d'Emmanuel Macron en banlieue parisienne, le 16 mars.
Des colleurs d'affiches d'Emmanuel Macron en banlieue parisienne, le 16 mars. — LUDOVIC MARIN / AFP
  • La campagne sans vrai débat fait craindre à certains une possible réélection d’Emmanuel Macron sans réelle ratification de son projet.
  • Interrogée, Virginie Martin voit dans le déroulé de la campagne présidentielle une possible nouvelle « élection de frustration ».

Il reste à peine plus de deux semaines de campagne, et le président sortant, candidat depuis début mars, limite ses actes de campagne au minimum. Même sa présence comme candidat dans les médias est limitée : sa conférence de presse de quatre heures, jeudi 17 mars, apparaissant presque comme une tentative de tout concentrer en une fois. Cette « non-campagne » peut-elle provoquer une crise de légitimité pour un éventuel second mandat d’Emmanuel Macron ? Gérard Larcher, le président du Sénat, s’est ouvertement posé la question. 20 Minutes l’a posée à la politologue, enseignante à Kedge Business School, Virginie Martin.

Gérard Larcher, le président du Sénat, s’est ouvertement interrogé sur la « légitimité » d’un président élu à l’issue d’une campagne sans débats sur les projets, est-ce qu’il a bien fait ?

Bien sur qu’il a bien fait. Le président sortant argue du fait que ça s’était déjà passé comme ça dans le passé pour les présidents sortants en campagne… Mais ce n’est pas pour ça que c’est encore légitime ! On compare quoi ? A des années dans lesquelles les réseaux sociaux n’existaient pas ? Le paysage médiatique n’avait rien à voir. Donc, bien sûr que la question de la légitimité se pose. Le fait qu’Emmanuel Macron ne fasse pas campagne dit le contraire de ce « avec vous » qu’il raconte dans son slogan, qui est pourtant plutôt bien vu. Il y a un vrai hiatus. Dans le réel, il n’est toujours pas là. Or, être élu, mais en plus être « bien élu » c’est important.

Ça veut dire que ce n’est pas la même chose d’être élu à 51 % ou à 80 % ?

Ah non, ce n’est pas la même chose, ça donne un poids politique considérable au vainqueur. Aujourd’hui les socles de légitimités lors des élections sont extrêmement faibles, c’est-à-dire qu’en gros le gagnant n’a qu’une, deux ou trois personnes sur dix ayant effectivement voté pour lui si on compte l’abstention voire les non-inscrits. C’est d’une faiblesse absolue et ne donne pas beaucoup de marge de manœuvre. C’est de là que naissent les frustrations dans l’électorat : j’avais qualifié l’élection de 2017 « d’élection de frustration ». C’était prémonitoire quand on voit ce qui s’est passé ensuite avec les « gilets jaunes ». En 2017, ce que j’avais appelé le « bloc protestataire » a frôlé les 50 % au premier tour. Là-dedans, il y a forcément des gens qui sont extrêmement frustrés du résultat. Dans une telle situation, soit le président élu joue très bien le jeu et contente les frustrés possibles ou bien il scinde le peuple en deux en ignorant les frustrations de l’élection, ce que Macron a plutôt fait. Cette année on risque encore d’avoir une élection de frustration avec un bloc protestataire très fort, avec potentiellement autant de frustrés du résultat si Macron ne se méfie pas.

Mais on est toujours frustré du résultat d’une élection quand on n’est pas dans le camp des vainqueurs…

Non parce que les frustrations quand elles viennent des extrêmes gauches et des extrêmes droites ce n’est pas la même chose que quand l’opposition est gauche-droite. Les revendications et oppositions sont plus fortes et plus franches. Il y a une revendication de changement radical qu’une simple inflexion du vainqueur ne peut pas satisfaire bien sûr. Le cas des « gilets jaunes » est parlant : on ne savait pas très bien si ça venait de l’extrême droite, de l’extrême gauche, si ça venait de chez Mélenchon ou plus à droite que Le Pen… C’était un amalgame, c’était l’addition du bloc très composite des protestataires de 2017.

Emmanuel Macron joue-t-il un jeu risqué pour un second mandat en limitant sa campagne au strict minimum ?

Il joue un jeu dangereux déjà parce que ce n’est pas très démocratique de rester dans sa tour d’ivoire comme cela. Il y a la loi, il y a l’usage, et puis il y a l’esprit de la loi et même l’esprit de l’usage. Là-dessus, il a tout faux dans sa manière de faire campagne. C’est un problème ! Il a fait une conférence de presse certes très complète mais malgré les questions des journalistes, ce n’était pas un débat, il n’y a qu’un seul meeting de prévu… C’est quand même difficile de sortir du chapeau au dernier moment avec sa seule superbe de président sortant. Je ne pense pas que ce soit un jeu très dangereux pour ce qui est de sa propre élection à venir. Mais ça provoquera beaucoup de ressentiment dans cet éventuel deuxième mandat. Ces frustrations s’exprimeront ici où là. Ou bien il arrive à concrétiser son slogan « avec vous », où il semble faire preuve de plus d’empathie, de considération… Comme si le peuple faisait un peu plus partie de sa matrice. Mais si ce n’est pas le cas, que ce n’est qu’une promesse non tenue, ça peut rendre explosif certains sujets comme le pouvoir d’achat ou le passage à la retraite à 65 ans.

Aujourd’hui l’hypothèse la plus probable c’est un nouveau second tour Macron Le Pen mais où Emmanuel Macron ne l’emporterait plus qu’avec 54 ou 56 % des voix. Est-ce qu’un tel résultat pourrait l’affaiblir à peine réélu ?

Bien sur ! Un résultat comme ça face à l’extrême droite dirait d’abord que le front républicain a vécu, en tout cas contre Marine Le Pen ; que les questions sociales, sur lesquelles joue beaucoup Marine Le Pen, sont au cœur des préoccupations des Français ; et que finalement c’est un président qui triomphe sans gloire face à une Le Pen. On est bien loin des 82 % de Jacques Chirac il y a vingt ans. Bien sur ce n’est pas la même époque, mais cela voudrait dire que Marine Le Pen, avec une nouvelle stratégie et un programme débarrassé de certains épouvantails d’extrême droite, arrive à déstabiliser quelqu’un comme Macron. C’est dire à quel point Emmanuel Macron attire contre lui beaucoup beaucoup de mécontentement : peu importe si c’est Marine Le Pen en face, le dégagisme reste très fort.