Présidentielle 2022 : « Compte tenu de la guerre en Ukraine, la déclaration de candidature d’Emmanuel Macron est un non-événement »

INTERVIEW Jérôme Sainte-Marie, sondeur et politologue, répond à nos questions après la candidature d’Emmanuel Macron, jeudi soir, dans une lettre aux Français publiée dans la presse quotidienne régionale

Propos recueillis par Thibaut Le Gal
Emmanuel Macron mercredi lors d'une allocution consacrée à l'Ukraine.
Emmanuel Macron mercredi lors d'une allocution consacrée à l'Ukraine. — WITT/SIPA
  • Emmanuel Macron s'est déclaré candidat à la présidentielle, jeudi soir, dans une lettre aux Français publiée dans la presse quotidienne régionale.
  • Concentré sur la guerre en Ukraine, le chef de l’Etat s’est finalement lancé dans la campagne, à 38 jours du premier tour.
  • On en parle avec Jérôme Sainte-Marie, sondeur et politologue, président de l’institut Pollingvox.

Fin du suspense. Emmanuel Macron est officiellement candidat à la présidentielle 2022. Le président de la République sortant l’a annoncé dans une « Lettre aux Français », publiée ce jeudi soir sur des sites de presse quotidienne régionale. « Je sollicite votre confiance pour un nouveau mandat de Président de la République », écrit celui qui est « candidat pour défendre nos valeurs que les dérèglements du monde menacent ».

Accaparé par la gestion de la crise sanitaire puis de  la guerre en Ukraine, le chef de l’Etat s’est finalement lancé dans la campagne à 38 jours du premier tour. « Je ne pourrai pas mener campagne comme je l’aurais souhaité en raison du contexte », reconnaît Emmanuel Macron. Cette candidature tardive constitue-t-elle un choix opportun ? On en discute avec Jérôme Sainte-Marie, sondeur et politologue, président de l’institut Pollingvox.

Jérôme Sainte-Marie.
Jérôme Sainte-Marie. - IBO / SIPA

Emmanuel Macron déclare ce jeudi sa candidature dans une lettre aux Français dans la presse régionale. Quel message politique peut-on en tirer ?

Le président de la République souhaite envoyer un message d’apaisement. Le choix de la presse quotidienne (PQR) montre qu’il refuse d’apparaître comme le président des métropoles, des gagnants de la mondialisation mais s’adresse aussi à la France des périphéries. La PQR est une presse qui reste très lue, avec laquelle on touche beaucoup de monde. La lettre montre qu’il choisit la simplicité et refuse de faire de sa candidature quelque chose de trop cérémonieux, comme le serait une déclaration depuis l’Elysée.

Ca évoque plusieurs précédents, notamment la candidature de Jacques Chirac en 1994 dans La Voix du Nord et la « Lettre à tous les Français » de François Mitterrand en 1988 pour sa réélection [Nicolas Sarkozy le fera aussi en 2012]. Emmanuel Macron ne veut pas se laisser cantonner au bloc élitaire, à cette France qui gagne. Il était très offensif et optimiste en 2017. Cette fois, il veut incarner le rassemblement, dans un pays aussi plus fragmenté et plus inquiet.

En se déclarant quelques heures avant la date fatidique, veut-il montrer qu’il enjambe cette étape de candidature ?

Etre un président sortant, hors période de cohabitation, n’est jamais facile. Vous avez un bilan et l’usure du pouvoir. Vous pouvez aussi être interpellé brutalement par des Français lors des déplacements. C’est une position difficile, d’autant qu’Emmanuel Macron porte des projets de transformation de la France, qui ne sont pas forcément majoritaires dans l’opinion et peuvent provoquer de nouvelles inquiétudes. Quand vous êtes sortant, vous avez donc la volonté d’avoir la campagne la plus courte possible, d’autant que vous concentrez, aussi, les tirs de toutes les oppositions.

On a d’ailleurs bien vu que, tant que le président sortant n’était pas candidat, les oppositions se sont affrontées entre elles, au sein de la gauche, comme au sein de la droite et du courant nationaliste. Ces affrontements internes parfois très durs les affaiblissent et rendent également les conditions d’un rapprochement éventuel pour le second tour plus difficiles. Ce timing n’est donc pas une innovation pour un président sortant. Mitterrand s’était déclaré 33 jours avant le premier tour en 1988, et le général de Gaulle seulement 31 en 1965.

Le jour de sa candidature, Emmanuel Macron était encore pleinement concentré sur la situation en Ukraine. Est-ce problématique pour la campagne présidentielle ?

La campagne a d’abord été invisibilisée par le Covid, puis maintenant par la guerre en Ukraine. C’est problématique, car ces deux événements majeurs font que le grand rendez-vous démocratique français risque d’être amputé de toutes une série de débats, pourtant utiles, pour que le peuple décide de son destin. Mais si les critiques autour de l’instrumentalisation de la gestion de la crise sanitaire peuvent être audibles dans l’opinion, personne ne peut imputer au président le fait de devoir gérer la crise ukrainienne. Elle s’impose à nous et requiert un degré de gravité important.

Peut-elle avantager le candidat-président ?

Face à la guerre, certains Français sont en état de sidération et n’auront pas spécialement envie de changer de président. D’autant que, si Emmanuel Macron n’est pas vu comme rassembleur ou proche des gens dans les enquêtes d’opinion, on lui reconnaît de bien défendre les intérêts nationaux. Ca lui donne inéluctablement un avantage considérable.

Cette candidature peut-elle bouleverser la campagne ?

La déclaration de candidature aurait pu être un moment difficile pour lui, dans lequel il aurait concentré toutes les attaques de ses adversaires. Mais compte tenu des circonstances, avec la guerre en Ukraine, c’est un non-événement dans cette campagne. Tout le monde s’y attendait, les médias comme les Français. Avec cette lettre, il n’en fait d’ailleurs pas trop. Il fait ça simplement, il régularise en quelque sorte sa situation.