Présidentielle 2022 : Le jour où François Hollande est monté sur une camionnette de la CFDT à Florange en 2012

PARTIE DE CAMPAGNE Avant l’élection, « 20 Minutes » revient sur des lieux emblématiques des campagnes passées. Ou comment Florange a été le tournant de celle de François Hollande en 2012

Luc Sorgius
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François Hollande, alors candidat à l'élection présidentielle, monte sur la camionnette de l'intersyndicale d'ArcelorMittal à Florange le 24 février 2012. L'une des images phares de la campagne.
François Hollande, alors candidat à l'élection présidentielle, monte sur la camionnette de l'intersyndicale d'ArcelorMittal à Florange le 24 février 2012. L'une des images phares de la campagne. — Jean-Christophe Verhaegen
  • Le 24 février 2012, les ouvriers d’ArcelorMittal à Florange sont postés devant leur usine pour manifester leur colère après l’annonce de la fermeture programmée des hauts-fourneaux.
  • Le candidat PS à la présidentielle François Hollande, qui avait au préalable consulté le premier secrétaire de la fédération PS de Moselle, débarque alors sur le site en grève.
  • La journée va prendre alors une tournure historique, notamment lorsque François Hollande décide de se hisser sur le toit de la camionnette de l’intersyndicale.

Un vendredi matin comme les autres, ou presque. En ce 24 février 2012, dans la grisaille mosellane, les salariés d’ArcelorMittal à Florange (  Moselle) sont postés depuis l’aurore à l’entrée de leur  usine. En conflit depuis des mois avec leur direction, ils sont là pour manifester leur colère après l’annonce de la fermeture programmée des hauts-fourneaux. Ils ne le savent pas encore, mais cette journée va prendre une tournure historique. Au point que les témoins interrogés par 20 Minutes se souviennent tous de la date exacte de l’événement.

Très vite, une rumeur embrase la foule devant le portail Sainte-Agathe : François Hollande, candidat PS à  l’élection présidentielle, serait en route pour Florange. A cet instant, ils sont peu sur place à être dans la confidence. « On l’avait su en cours de matinée par l’intermédiaire de son équipe de campagne », se remémore Philippe Tarillon, à l’époque maire PS de la commune.

« A la limite d’avoir des blessés »

A l’origine de cette visite : Jean-Marc Todeschini, alors premier secrétaire de la fédération PS de Moselle. « La veille, François Hollande m’appelle et me demande ce que je pense d’un déplacement à Florange, raconte le sénateur socialiste. Je lui dis qu’il n’y a pas de risque de débordement, mais que les attentes sont grandes. Ça s’est décidé très tôt le matin même. »

Pour l’intersyndicale, la surprise est à la hauteur des espoirs placés dans le candidat de gauche. « Nous savions que Florange allait être déterminant dans la campagne, que chaque candidat voudrait faire une photo avec nous, recontextualise Edouard Martin, ex-représentant CFDT d’ArcelorMittal. Par contre, on ne savait pas du tout qu’Hollande allait venir avec une cohorte de journalistes. Ils sont venus avec un bus complet ! »



Résultat : une foule compacte mêlant salariés de l’usine, élus socialistes de la région et journalistes s’agglutine sur le piquet de grève. Le rassemblement manque de tourner à la foire d’empoigne. « Il y avait un début de bousculade, se rappelle Philippe Tarillon. A l’époque, il n’y avait pas vraiment de service d’ordre. On était à la limite d’avoir des blessés. J’ai même failli prendre une caméra dans l’œil ! »

« L’image de la campagne »

Il est midi lorsque François Hollande décide de se hisser sur le toit de la camionnette de l’intersyndicale. Aux premières loges, l’ex-leader Force ouvrière Walter Broccoli écarquille les yeux : « Je ne m’attendais pas à ce qu’il monte pour faire son discours. » Le syndicaliste ajoute, taquin : « Je soupçonne qu’[Edouard] Martin ait préparé le coup en amont. » Philippe Tarillon conteste cette hypothèse. « François Hollande est monté sur la camionnette parce qu’il n’y avait pas d’autre solution pratique. »

Edouard Martin est, lui, agacé par l’assertion. « Ce n’était pas du tout prémédité ! François Hollande devait prendre la parole devant la camionnette, mais il y avait une telle cohue. A ce moment-là, j’ai dit à M. Hollande : "Le mieux, c’est que vous montiez sur la camionnette." Il m’a répondu : "Allons-y". Ça s’est fait de manière spontanée. » L’ancien syndicaliste l’assure : « J’étais loin d’imaginer qu’Hollande allait monter. »

Proche de l’ancien président de la République, Jean-Marc Todeschini salue le flair du candidat. « Il a suivi son instinct. En termes de communication politique, c’était inespéré parce que c’est devenu l’image de la campagne ! » Encore aujourd’hui, s’il estime que l’initiative de François Hollande était spontanée, le message, lui, était calculé. « Avant de monter, il nous dit qu’il ne fera pas d’annonces qu’il ne pourra pas tenir. A l’époque, on avait tous en tête la venue de Sarkozy à Gandrange. Mais après coup, il y a eu des interprétations… »

« Le sentiment que Hollande nous a pris pour des cons »

Sur ce point, Walter Broccoli n’a pas de mots assez durs envers le futur locataire de l’Elysée : « Le sentiment global, c’est que Hollande nous a pris pour des cons. Depuis 2012, je n’ai plus jamais voté socialiste. »

La « mise sous cocon » des deux hauts-fourneaux, c’est-à-dire leur extinction et de facto la fin de la filière dans la région, négociée par le Premier ministre de l’époque Jean-Marc Ayrault avec ArcelorMittal et signée le 30 novembre 2012, a été vécue comme « une trahison » par Edouard Martin. « Ça a fait l’effet d’un coup de poing dans le ventre… » De son côté, Jean-Marc Todeschini réfute le terme employé par l’ex-syndicaliste : « Il n’y a pas eu de trahison. La loi Florange, elle existe. Si on avait laissé faire Mittal, il aurait pu condamner le site. »

« Ce n’est plus un caillou dans sa chaussure, c’est un rocher »

Philippe Tarillon reconnaît que l’épisode a été « un symbole, d’une manière ou d’une autre ». Celui d’un « déchirement sur la manière de faire », qui a progressivement larvé le PS. « Politiquement, j’ai payé le prix fort parce que j’ai perdu tous mes mandats », soupire l’ancien maire de Florange. « Tout ça, ça laisse un goût amer… »

Un symbole également « des promesses non tenues » par le président, selon Edouard Martin : « Le point culminant, c’est celle non tenue à Florange. Ce n’est plus un caillou dans sa chaussure, c’est un rocher. » Au point de handicaper François Hollande dans la course pour un second mandat ? Près de cinq ans plus tard, il devient le premier pensionnaire de l’Elysée à renoncer à se représenter à l’élection présidentielle.