Présidentielle 2022 : La figure de l’homme providentiel, une « schizophrénie française »

ILLUSIONS L'élection du chef de l'Etat se joue souvent sur l'impression qu'un candidat peut à lui seul améliorer la situation du pays. Mais les citoyens, notamment les plus jeunes, croient de moins en moins en cette théorie du sauveur

Nicolas Camus
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La place du président de la République lors d'une réunion à l'Elysée en juillet 2019 (photo d'illustration).
La place du président de la République lors d'une réunion à l'Elysée en juillet 2019 (photo d'illustration). — REGIS DUVIGNAU / POOL / AFP
  • La France, avec son régime politique accordant de larges pouvoirs au chef de l’Etat, est un cas unique, à la fois née d’une envie de contre-pouvoir mais toujours bercée par l’illusion d’une personnalité politique providentielle.
  • L’élection présidentielle, qui se résume souvent en un combat de personnalités avant tout, se situe dans cette lignée.
  • Selon notre étude #MoiJeune publiée ce mercredi, 52 % des 18-30 ans estiment que même si le candidat ou la candidate qui a leur préférence est élu en avril prochain, leur situation personnelle ne s’améliorera pas.

On est tous un peu pareil, au fond. Quand ça ne va pas fort, la nouveauté prend tout de suite des allures de solution miracle. Un constat qui vaut dans la vie courante, mais qui trouve également un large écho dans la vie politique. Dans la tempête, les gens cherchent la nouvelle tête, celle qui représente l’espoir d’un avenir meilleur. « C’est la tentation d’un homme providentiel, d’un héros, d’un sauveur capable de nous délivrer de nos malheurs et de nos incertitudes », résume le professeur d’histoire contemporaine Jean Garrigues.

L’universitaire en a fait l’un de ses principaux sujets d’étude. Il faut dire que cette quête fait partie de notre patrimoine national. Elle relève même selon lui d’une « schizophrénie française », « récurrente dans notre histoire politique depuis Napoléon Bonaparte », auquel succéderont Georges Clemenceau, Léon Gambetta ou le Général de Gaulle. Comme si, alors que la République est née d’une soif de contre-pouvoir, l’on cherchait désespérément une figure d’autorité vers laquelle se tourner, dans « une sorte de nostalgie de la Monarchie perdue ». Cas unique en Europe, puisque Britanniques, Belges ou Néerlandais ont encore leur souverain, tandis qu’Allemands et Italiens ne sont pas près de laisser à nouveau les destinées de leur pays à un homme détenant trop de pouvoirs.

« En France, c’est différent, il y a toujours cet irrationnel besoin d’un chef », assure Jean Garrigues. L’élection présidentielle se situe parfaitement dans cette lignée. Notre régime politique en fait un combat de personnalité avant tout. On vote d’abord pour une personne, ce qu’elle dégage et comment elle nous embarque dans son récit, avant de scruter son programme à la loupe. Nicolas Sarkozy l’a emporté en 2007 sur son énergie,  François Hollande en 2012 sur un retour à une certaine humilité dans la fonction, et  Emmanuel Macron incarnait en 2017 une rupture de génération et une nouvelle manière – plus jeune, plus moderne – de faire de la politique.

Désenchantement

Sauf que le retour de boomerang est particulièrement violent. « La présidentielle est une machine à créer des déceptions, fustige Olivier Rozenberg, professeur à Sciences Po et spécialiste des institutions. On donne beaucoup de pouvoir à un seul homme plutôt qu’à une coalition de partis. Ce pouvoir se retourne contre lui car les attentes sont exorbitantes, et on ne peut être qu’insatisfait. » Un désenchantement qui entraîne un décrochage de la part de la population, notamment chez les plus jeunes.

Selon notre étude #MoiJeune* publiée ce mercredi, 52 % des 18-30 ans estiment que même si le candidat ou la candidate qui a leur préférence est élu en avril prochain, leur situation personnelle ne s’améliorera pas. Bruno Jeanbart, qui a mené cette enquête pour OpinionWay, y perçoit deux éléments forts : la jeune génération est « beaucoup moins sensible » à la dimension « autorité » du chef de l’État, et exprime une « très forte défiance » à son égard quant à sa capacité à respecter ses engagements. « On n’est plus dans cet imaginaire des années 1980 ou 1990, où l’on avait le sentiment qu’on allait passer de l’ombre à la lumière en fonction du résultat de la présidentielle », appuie le vice-président de l’institut de sondage.

Proportionnelle et questions-réponses dans l’hémicycle

Le système arriverait donc à bout de souffle. Mais la solution pour le réoxygéner ne passe pas forcément par une VIe République, estiment nos interlocuteurs. Car l’élection du président reste un moment fort de la vie politique française, et il serait paradoxal de vouloir revitaliser la démocratie en privant les citoyens du choix de leur dirigeant. Sans tout révolutionner, des aménagements qui ne nécessiteraient pas de changer la Constitution sont envisageables. Olivier Rozenberg déroule ses deux grandes idées :

« D’abord, un scrutin proportionnel pour les législatives. Le président n’aurait plus la majorité absolue de manière automatique, et serait obligé de discuter, de trouver des terrains d’entente pour former une coalition, comme en Allemagne. Cela limiterait son pouvoir », imagine-t-il. L’autre point serait « de développer un contrôle parlementaire du président. Le Parlement ne peut pas le forcer à démissionner, mais il pourrait lui poser des questions, par exemple une fois par mois, dans l’hémicycle. On sortirait de cette image du monarque aérien à qui on ne demande jamais de comptes ».

Et soudain, une apparition.
Et soudain, une apparition. - Photomontage.

On retrouverait alors des images comme celles venues de Strasbourg, mi-janvier, quand Emmanuel Macron, après son discours sur sa vision de l’UE devant le Parlement européen, avait dû répondre pied à pied aux critiques des élus français, qui ont profité de cette fenêtre rarissime. Et tant pis pour l’image de la pratique politique franchouillarde renvoyée à toute l’Europe.

L’idée d’un président obligé de descendre de son carrosse pour défendre ses décisions a de quoi séduire. Mais on n’y est pas encore tout à fait. Déjà, parce qu’il faudra trouver celui ou celle qui trahira toute une lignée en ouvrant la porte à une perte de pouvoir. Et qu’il y aura derrière des partis à convaincre. « La droite néo-gaulliste n’en veut pas car cette réforme ferait sortir le chef de l’État de sa majesté. La gauche, qui rêve d’un Premier ministre​ fort, n’en veut pas non plus car ce serait admettre la puissance du président », estime notre professeur.

Et les jeunes, dans tout ça ? Un peu dépassés par ce qu’ils perçoivent comme de « la cuisine institutionnelle », ils semblent assez divisés sur la société qu’ils désirent et les personnes qui pourraient les aider à la dessiner. « Le manque de consensus est frappant, relève Bruno Jeanbart. Quand on leur demande quelle France ils voudraient dans cinq ans, la première réponse est "plus égalitaire", à seulement 29 %. On aurait pu s’attendre à ce que les deux tiers nous disent "plus écologique", mais non. Aucune réponse ne se détache vraiment. » Comme s’ils ne croyaient plus tant que ça au système actuel, peut-être.

*​Etude #MoiJeune 20 Minutes – OpinionWay, réalisée en ligne du 5 au 7 janvier auprès d’un échantillon représentatif de 1.026 jeunes âgés de 18 à 30 ans (méthode des quotas).

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