Présidentielle: «Un vote rural pour Marine Le Pen et un vote plus urbain pour Emmanuel Macron »

GEOGRAPHIE ELECTORALE Régis Matuszewicz, maître de conférences en sciences politiques à l’université de Reims, et le démographe Hervé Le Bras analysent la carte électorale du premier tour de l’élection présidentielle…

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Le 23 avril 2017 dans un bureau de vote de  Toulouse. PASCAL PAVANI
Le 23 avril 2017 dans un bureau de vote de Toulouse. PASCAL PAVANI — AFP
  • L’électorat rural a été favorable à Marine Le Pen, alors que la France urbaine a davantage voté Emmanuel Macron.
  • Marine Le Pen a fait un carton dans le Nord, le pourtour méditerranéen et l’Est.
  • Emmanuel Macron a performé en Ile-de-France et dans l’Ouest.

Une France presque coupée en deux.Le premier tour de l’élection présidentielle ce dimanche a été marqué par une géographie spécifique du vote. Marine Le Pen a réalisé un carton plein dans le Grand Est, le Nord et le pourtour méditerranéen. Quant à  Emmanuel Macron, il arrive largement en tête en Ile-de-France comme à Paris, mais aussi dans l’Ouest de la France. Régis Matuszewicz, maître de conférences en sciences politiques à l’université de Reims, et le démographe Hervé Le Bras analysent les grands enseignements que l’on peut tirer de la carte électorale du vote dans une interview croisée.

Y a-t-il eu un vote des villes et un vote des campagnes ce dimanche ?

Hervé Le Bras : Oui, ce premier tour confirme un vote pour Marine Le Pen rural, alors qu’il baisse dans les villes. En revanche, le vote en faveur d’Emmanuel Macron est urbain. C’est surtout lié à une question de classe sociale. Les populations favorisées des grandes villes adhèrent au programme économique d’Emmanuel Macron et à son discours positif sur les perspectives de la France. Et les catégories populaires qui redoutent la mondialisation  ont davantage voté Front national.

Régis Matuszewicz : On peut dire qu’il y a eu un vote de la France prospère qui a voté pour Emmanuel Macron et dans une moindre mesure François Fillon. Et un vote de la France en difficulté qui a voté massivement pour le Front national.

Et comment ont voté les électeurs des territoires périurbains, distants de 30 à 50 km des grandes métropoles ?

Hervé Le Bras : Plus l’on s’éloigne des grandes villes, plus on vote pour Marine Le Pen. Marine Le Pen a aussi su convaincre dans les villes moyennes.

Régis Matuszewicz : Et ce parce que les personnes qui n’ont plus les moyens de vivre dans les grandes villes et qui sont forcées de s’en éloigner ont l’impression que seul le Front national s’intéresse à eux. Dans ses discours, Marine Le Pen, les appelle d’ailleurs « les invisibles » et s’adresse directement à eux.

Comment expliquer la prédominance du vote en faveur de Marine Le Pen dans le Nord, le pourtour méditerranéen et dans l’Est ?

Hervé Le Bras : Depuis l’arrivée du Front national sur la scène politique dans les années 1980, la géographie du vote en sa faveur n’a presque pas changé. Il s’est juste encore un peu plus enraciné dans le Nord, l’Est et le pourtour méditerranéen. Dans les deux premières régions, cela s’explique notamment par le fait que le chômage y est élevé, que la pauvreté y est répandue et qu’il y a beaucoup de familles monoparentales.

Régis Matuszewicz : Dans le Nord et l’Est, le vote ouvrier s’exprime en faveur du Front national depuis 1995. Et son implantation dans le pourtour méditerranéen s’explique par la forte immigration dans cette région, qui a fédéré une partie de ses électeurs autour de sa thématique de préférence nationale.

Le Front national semble avoir élargi son assise dans de nombreuses régions, est-ce le cas ?

Hervé Le Bras : En 2012, son score atteignait 18,5 % au premier tour. En 2017, il est de 21,53 %. Marine Le Pen élargit donc un peu sa base régionale par rapport à la précédente présidentielle, mais ce n’est pas un raz de marée.

Régis Matuszewicz : Il a surtout confirmé ses zones de forces en étendant un peu son territoire.
 

Et comment analysez-vous la position de leader du candidat d’En marche ! dans l’Ouest ?

Hervé Le Bras : Il a bénéficié des voix du centre chrétien de  François Bayrou et de la droite socialiste, tous deux bien implantés dans l’Ouest.

Régis Matuszewicz : On assiste à un report du vote en faveur du PS des électeurs de cette zone en 2012 vers un vote en faveur d’Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron a aussi dominé à Paris, dans les Hauts-de-Seine et Val-de-Marne ?

Hervé Le Bras : Son côté européen a séduit les électeurs d’Ile-de-France qui sont aussi majoritairement pro-Europe.

Régis Matuszewicz : Le candidat d’En marche ! séduit les CSP + de ces départements qui sont sensibles à son discours libéral et d’ouverture à la mondialisation.

Jean-Luc Mélenchon a fait un carton dans l’Ariège, en Seine-Saint-Denis et en Dordogne, pour quelles raisons ?

Hervé Le Bras : L’Ariège est un département de gauche par excellence, elle est donc restée fidèle à sa tradition en votant pour un candidat qui s’affichait clairement comme étant à la gauche du socialisme. Et en Seine-Saint-Denis, beaucoup de cadres moyens sont préoccupés par leur avenir et ont adhéré à ce vote contestataire. Quant à l’engouement de la Dordogne pour le candidat de La France insoumise, cela reste un mystère. Peut-on l’expliquer par le fait qu’il s’agit d’un département traditionnellement laïc ?

Régis Matuszewicz : Ces bons scores s’expliquent par les anciennes implantations communistes dans ces départements.

François Fillon conserve quelques bastions (Sarthe, Mayenne, Orne, Lozère et Haute-Savoie). Comment l’expliquez-vous ?

Hervé Le Bras : Ce n’est pas étonnant qu’il soit resté fort dans son fief sarthois.

Régis Matuszewicz : Et l’effet de proximité de son fief sarthois s’est fait ressentir en Mayenne et dans l’Orne. Quant à la Lozère et la Haute-Savoie, ce sont des zones traditionnellement à droite.

Que peut-on conclure sur les plus gros territoires de l’abstention ce dimanche ?

Hervé Le Bras : C’est dans les Dom-Tom que l’ abstention a été la plus forte. Sans doute parce que les outre-marins ne se sont pas sentis concernés par les débats qui ont agité la campagne électorale.

Régis Matuszewicz : Beaucoup des électeurs de ces zones ayant le sentiment d’être délaissés par la métropole, ils ont sans doute estimé que cela ne servait à rien d’aller voter. D’autant que les récents événements guyanais n’ont pas dû les inciter davantage.

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