Présidentielle: La sélection à l'entrée de l'université fait débat parmi les candidats

PROGRAMME Emmanuel Macron, François Fillon et Marine Le Pen veulent l’instaurer, mais à différentes doses…

Delphine Bancaud
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Un cours en amphi bondé dans une université nantaise.
Un cours en amphi bondé dans une université nantaise. — Unef

Revenir sur un des piliers de l’enseignement supérieur. Les universités ont toujours veillé à accueillir tous les titulaires du baccalauréat, quelle que soit leur filière d’origine. Mais lors de cette campagne présidentielle, plusieurs candidats ont remis sur la table l’idée explosive d’une sélection à l’entrée de l’université pour s’inscrire en licence. « C’est une vieille lune de certains hommes politiques qui plébiscitent l’idée de méritocratie », commente Jimmy Losfeld, le président de La Fage. « Mais cette idée n’avait pas autant animé les précédents débats présidentiels. Le fait qu’elle soit défendue par trois candidats lors de cette campagne la remet sur le devant de la scène », observe de son côté, Hervé Christofol, secrétaire général du Snesup-FSU.

C’est le cas d’Emmanuel Macron qui suggère dans son programme que toutes les universités puissent afficher « les prérequis de chacune des formations qu’elle propose ». Avant de préciser en quoi cela pourrait consister : « Par exemple, pour une licence en sciences, ces prérequis pourront être des acquis minimaux en Mathématiques, en Sciences Physiques ou en Sciences de la Vie et de la Terre. Un lycéen ne disposant pas de ces prérequis pourra s’inscrire après avoir comblé ses lacunes, par des cours d’été ou par la validation de modules universitaires ». Une manière de signifier que l’accès à l’université de tous les titulaires d’un baccalauréat ne serait plus systématique, mais sans pour autant fermer la porte aux bacheliers les plus motivés. « Cette mesure s’inscrit dans un projet plus global du candidat d’En marche !, de créer un marché de la connaissance, en mettant les étudiants en concurrence, mais aussi les universités entre elles », commente Hervé Christofol.

François Fillon veut créer « des filières d’excellence » à la fac

Lors de sa convention thématique en septembre sur l’éducation, Marine Le Pen a aussi plaidé pour l’instauration de la sélection à l’université. « A l’université, passer d’une sélection par l’échec à une sélection au mérite », indique-t-elle dans son programme, expliquant qu’elle veut supprimer le tirage au sort qui existe dans certaines filières très demandées (PACES, STAPS, psycho, éco). Dans une interview à L’Etudiant en mars, elle précise son projet : « Il est indiscutable que des prérequis doivent être définis à l’entrée de l’université ; et c’est pour cette raison que je ferai évoluer le code de l’Éducation afin de mettre fin au principe de non-sélection ». Mais on n’en sait pas plus sur la nature des prérequis qui seraient demandés.

Quant à François Fillon, son programme indique sa volonté de « laisser la liberté aux universités de créer des filières d’excellence, de définir et de mettre en œuvre elles-mêmes les règles d’admission en master. Ainsi, si certaines filières à l’université seront toujours ouvertes à tous les bacheliers, certaines licences seraient sélectives et préféreraient « ceux qui se sont préparés dès le lycée à la voie pour laquelle ils postulent et qui ont l’envie et le talent nécessaires pour y parvenir », indique-t-il. « On peut s’imaginer qu’il s’agirait d’un système d’orientation précoce. Certains lycéens qui auront choisi des options précises en 1ere et en terminale, auront le droit de s’inscrire dans ces licences », décrypte Hervé Christofol. « C’est le moyen de faire passer l’idée de la sélection. Dans un premier temps, François Fillon veut créer quelques filières d’excellence. Mais qui dit que dans un second temps, toutes ne seront pas sélectives ? », s’interroge de son côté Jimmy Losfeld.

Les autres candidats à la présidentielle ne se prononcent pas sur la question ou s’affichent carrément contre toute idée de sélection à l’université. C’est le cas par exemple, de Nicolas Dupont-Aignan, mais qui souhaite cependant « limiter le nombre de redoublements autorisés par filière et par année universitaire afin que des étudiants évitent de persévérer dans l’échec » indique-t-il dans son programme. « Il ne faudra pas dépasser deux redoublements sur un cycle de 3 ans », précise-t-il dans une interview à L’Etudiant.

Comment justifient-ils la sélection en licence ?

Les candidats plaidant pour la sélection à l’entrée de l’université, justifient leur choix par leur volonté de lutter contrer l’échec à l’université. Exemple avec Emmanuel Macron, qui l’explique à L’Etudiant : « J’ai le devoir d’être lucide : seuls trois étudiants sur dix obtiennent leur licence en trois ans. C’est un gâchis d’efforts pour les étudiants, mais aussi un gâchis de moyens, évalué à 500 millions par an ». Même son de cloche pour Marine Le Pen, toujours dans l’Etudiant : « Ma préoccupation n’est pas de fermer la porte à certains étudiants – notamment les bacheliers professionnels – mais de ne pas leur faire perdre du temps à rester inutilement sur les bancs de la faculté dans un système d’enseignement supérieur où, de surcroît, les réorientations et les passerelles sont encore malaisées ».

Un argument qui ne tient pas selon Hervé Christofol : « L’échec n’est pas si important que ça à l’université. Car beaucoup d’étudiants qui se sont mal orientés en première année, se réorientent et finissent par décrocher leur licence en 4 ans », indique-t-il. Selon lui, cette idée de sélection cache une autre motivation : « Ce n’est pas hasard que les trois candidats défendant cette option soient les mêmes qui ne souhaitent pas augmenter le budget de l’enseignement supérieur. Ils pensent qu’en sélectionnant les étudiants, ils pourront limiter les effectifs dans les facs et régler du même coup les problèmes budgétaires des universités », estime-t-il.

Quelles seraient les conséquences de cette mesure ?

Si la sélection à l’entrée en licence était instaurée, elle bouleverserait totalement le paysage de l’enseignement supérieur. « Ça va nuire à ladémocratisation de l’enseignement supérieur. Or, on a besoin d’élever le niveau de qualification en France », souligne Jimmy Losefeld.

Mais les universités afficheraient sans doute un meilleur taux de réussite de la licence en trois ans. « Reste qu’aujourd’hui, le fait que la licence soit ouverte à tous, permet à des étudiants qui n’ont pas été excellents au lycée de réussir. Car ils découvrent des matières et une pédagogie qui leur conviennent mieux », remarque Hervé Christofol.

Si cette mesure voyait le jour, on peut aussi penser qu’elle renforcerait à terme la concurrence entre les universités, les « meilleurs lycéens » postulant dans les facs les plus sélectives. « Avec le risque d’un paysage universitaire à deux vitesses », insiste Hervé Christofol. « Et que deviendront les étudiants qui ne seront sélectionnés dans aucune fac ? », interroge Jimmy Losefeld.

Serait-elle applicable ?

Théoriquement oui, d’autant que la communauté universitaire n’y est pas farouchement opposée. « Beaucoup de présidents d’universités étant épuisés par le manque de moyens de leur établissement, ils peuvent se laisser tenter par la mise en place de la sélection en licence, afin de réduire les effectifs étudiants », indique ainsi Hervé Christofol. Reste un problème de taille pour le président qui voudrait la mettre en œuvre : convaincre les étudiants. « Or, tous les gouvernements qui se sont avancés sur la question de la sélection à l’université ont subi un retour de bâtons. C’est une ligne rouge qu’il ne faut pas dépasser », souligne Jimmy Losfeld. Et on n’imagine le courage politique qu’il faudrait déployer pour se mettre à dos une partie de la jeunesse en plein quinquennat.

« La sélection à l’université est une fausse solution à un vrai problème : celui de l’échec à la fac. Il y a d’autres solutions pour le résoudre : instaurer une spécialisation progressive au lycée pour aider les jeunes à mieux s’orienter », propose Jimmy Losefeld. Reste pour lui à convaincre le prochain président…

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