«Fillon est dans une rhétorique de l’exagération, de la surdramatisation et de la victimisation»

INTERVIEW La professeur de littérature Cécile Alduy, chercheuse à Sciences Po, se penche sur le choix des mots employés par François Fillon...

Propos recueillis par Olivier Philippe-Viela

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François Fillon, candidat LR à la présidentielle, le 1er mars 2017 au QG de campagne à Paris
François Fillon, candidat LR à la présidentielle, le 1er mars 2017 au QG de campagne à Paris — Francois Mori/AP/SIPA

Depuis qu’il est empêtré dans les affaires judiciaires, le candidat LR à la présidentielle François Fillon a choisi de s’en prendre directement aux juges, aux médias et au pouvoir. L’emploi de l’expression « assassinat politique » mercredi, au cours d’une conférence de presse improvisée pour réagir à sa convocation en vue d’une mise en examen le 15 mars, a  fortement agacé l’ancien juge d’instruction Serge Portelli. La professeur de littérature française à Stanford Cécile Alduy, également chercheuse associée au CEVIPOF de Sciences Po et auteur de Ce qu’ils disent vraiment. Les politiques pris aux mots (éd. Seuil), a analysé pour 20 Minutes les mots employés par le candidat.

Cette rhétorique du « coup d’Etat institutionnel » a-t-elle déjà été utilisée aussi clairement ?

Je n’ai pas souvenir que la rhétorique du « putsch » ait été utilisée par le passé, mais celle du complot institutionnel du « pouvoir » contre un « opposant » qui menacerait ce pouvoir en place est un lieu commun des arguments de défense de candidats empêtrés dans des affaires. C’était déjà le cas pour l’affaire Dominique Strauss-Kahn, et bien sûr Nicolas Sarkozy est allé très loin en 2014 pour incriminer les juges, insinuer qu’ils étaient à la botte du gouvernement et instrumentalisés lors d’un complot dûment tramé dans l’ombre. La nouveauté chez François Fillon est d’en appeler non seulement à l’opinion publique, mais au « suffrage universel » et au « peuple » pour trancher une affaire judiciaire, comme si l’élection présidentielle devait l’absoudre et que le combat politique avait vocation à régler une procédure pénale.

Pourquoi cette libération du langage des politiques vis-à-vis de la justice, notamment via l’expression « assassinat politique » ?

Plutôt que de libération de la parole, il me semble qu’on est dans la surdramatisation et l’hyperbole. Il n’y a, au sens propre, aucun « assassinat » mais de fâcheux ennuis judiciaires qui peuvent démotiver l’électorat de droite. Depuis une semaine, François Fillon est dans une rhétorique de l’exagération, de la surdramatisation et de la victimisation. Il se met en scène comme le bouc émissaire ou la victime sacrificielle d’un « système » qu’il serait censé menacer avec son programme de réformes radicales et qui chercherait à l’étouffer. Il est « l’homme à abattre » en quelque sorte, ce qui lui redonne une position de héros dans une dramaturgie où des forces de l’ombre, forcément maléfiques, conspireraient à sa perte. Cette version grandiloquente et quasi christique - on parle de « chemin de croix » et de sacrifice, lui espère une résurrection - lui permet de redonner un sens favorable à cette séquence désastreuse : « l’acharnement » médiatique et judiciaire devient dans sa bouche la preuve de la véracité de son programme, de sa radicalité aussi.

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François Fillon a parlé de climat de « quasi guerre civile » : jouer sur le risque sécuritaire, est-ce une stratégie habituelle ?

Dans l’immense corpus de discours politiques que j’ai analysé pour mon livre, seule Marine Le Pen utilise l’expression de « guerre civile » pour l’appliquer à la France. Les autres ne le font que pour parler de guerres civiles avérées, comme en Syrie. Chez elle, comme chez son père, l’idée est que la France est au bord de la guerre civile car « les sociétés multiethniques sont toujours multiconflictuelles ». Aujourd’hui, François Fillon reprend cette expression qui alimente les peurs d’explosion sociale, là encore dans une logique d’exagération hyperbolique et de dramatisation. C’est plutôt nouveau chez lui, car par le passé il a eu un ton plus sobre.

En quoi les discours de Le Pen et Fillon se rejoignent-ils vis-à-vis de la justice et des médias ?

Il y a aujourd’hui une parfaite symétrie entre les argumentaires victimaires et complotistes du camp Fillon et du camp Le Pen sur les affaires judiciaires qui les guettent : tous les deux pourfendent une « cabale » médiatique et politique, un « timing » qui serait tellement près des élections qu’il ne pourrait qu’être suspect, et alimentent la suspicion que derrière les magistrats et les medias, ce sont des intérêts privés ou partisans qui seraient à la manœuvre. À ce complotisme et cette posture victimaire s’ajoute l’appel au peuple comme ultime « juge », à travers l’élection.

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Quel est le but de cette stratégie de « victimisation » en termes de communication ? Souder son électorat ?

A la fois souder et remobiliser l’électorat mais aussi détourner l’attention : au lieu de s’expliquer sur le fond et de prouver son innocence par des faits tangibles, les deux candidats réorientent la critique vers d’autres cibles, les journalistes, les magistrats, le gouvernement. Cela permet aussi de créer un récit lisible alternatif à la version des faits que les enquêtes révèlent, pour donner des arguments aux militants et aux électeurs pour continuer à les suivre.