Législatives 2022 : Alliance, union nationale ou débauchages...Comment gouverner sans majorité absolue ?

CASSE-TETE Dépourvu de majorité absolue à l’Assemblée nationale, l’exécutif va devoir faire preuve « d’imagination » pour gouverner

Rachel Garrat-Valcarcel & Hélène Sergent
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Avec la perte de la majorité absolue à l'Assemblée, la Macronie fait face désormais à un casse-tête gouvernemental.
Avec la perte de la majorité absolue à l'Assemblée, la Macronie fait face désormais à un casse-tête gouvernemental. — LUDOVIC MARIN / POOL / AFP
  • Le chef de l’Etat doit s’entretenir à l’Elysée avec les chefs des principaux partis ce mardi et mercredi.
  • En obtenant 245 députés à l’Assemblée nationale, les macronistes d’Ensemble ! ont perdu leur majorité absolue détenue jusque-là et fixée à 289 sièges sur 577.
  • Une situation qui place le chef de l’Etat et le gouvernement dans une situation particulièrement complexe.

Quarante-huit heures à peine après les résultats des législatives, la Macronie cherche encore la recette miracle. Dans un pays habitué depuis des décennies à une concentration des pouvoirs aux mains d’un seul camp - celui du vainqueur de la sacro-sainte élection présidentielle – la perte de la majorité absolue pour l’exécutif bouscule la classe politique. Comment le chef de l’Etat peut-il s’y prendre pour gouverner ? 20 Minutes dresse la liste des options sur la table d’Emmanuel Macron.

L’option à la carte : les débauchages individuels

Pour résoudre ce casse-tête et combler le vide laissé par les 44 sièges manquant à sa majorité, Emmanuel Macron peut puiser dans l’histoire mouvementée de la Ve République. En 1988, il manque 15 voix au Parti socialiste (PS) pour avoir une majorité absolue à l’Assemblée nationale. Pour gouverner sans turbulence, le Premier ministre de l’époque, un certain Michel Rocard, choisit de s’appuyer sur une « majorité stéréo » : tantôt avec les communistes, tantôt avec des centristes.

« C’était l’enfer », se souvient dans Le Point Jean-Paul Huchon, alors chef de cabinet à Matignon. François Mitterrand avait débauché individuellement plusieurs ténors centristes (Jean-Marie Rausch, maire de Metz, ou Jean-Pierre Soissons, président de la région Bourgogne…) pour les nommer au gouvernement. Mieux : une quarantaine de députés s’étaient détachés du groupe UDF pour siéger dans le groupe « Union du centre », qui travaillait ponctuellement avec le gouvernement. C’était « l’ouverture », théorisée par Mitterrand et Rocard.

Une stratégie dont pourrait s’inspirer l’exécutif ? « Des débauchages individuels ne sont pas exclus », assurait lundi une source gouvernementale. Dimanche soir, le député LREM de Paris Sylvain Maillard lançait même, pour en séduire : « Être député de l’opposition ce n’est pas toujours drôle ». Mais la tâche s’annonce complexe : « Nous ne sommes pas naïfs, on sait que la majorité envisage de débaucher certains élus. Leur objectif, c’est de boucher les trous. S’il s’agissait de trouver 3 ou 4 élus supplémentaires, ça pourrait marcher. Mais là, on parle d’une quarantaine de sièges ! Ça semble mal embarqué », lâche le député LR de la Manche, Philippe Gosselin. Et contrairement à Rocard entre 1988 et 1991, le gouvernement ne pourra pas utiliser 28 fois le 49-3, qui permet de faire passer des textes en force. Depuis 2008, le sulfureux article ne peut être utilisé que deux fois par session, dont une fois pour le projet de loi de finances.

L’option de l’ambassadeur : S’inspirer de l’art du compromis du Parlement européen

Autre solution envisagée : la négociation au cas par cas pour arracher une majorité absolue à chaque examen de texte. Cette politique du « compromis » prévaut par exemple au sein du Parlement européen. « Aucun groupe n’est majoritaire à Strasbourg, donc pour qu’un texte ait des chances de passer, il faut que trois groupes importants se mettent d’accord. La plupart du temps, ça se joue entre le centre droit, le groupe social-démocrate et les centristes. Les députés restent libres de leur vote évidemment, mais à chaque projet, il faut aller chercher une majorité nouvelle », détaille à 20 Minutes l’eurodéputé Nathalie Loiseau (Renew Europe).

Une stratégie qui nécessite selon elle « respect » et « dialogue ». « Il faut être prêt à ne pas obtenir tout ce qu’on souhaitait avoir. Le tout c’est de s’écouter et de convenir de compromis acceptables pour tous », poursuit-elle. Avec une exception toutefois, poursuit l’eurodéputé : « Ce que je décris fonctionne en excluant le groupe d’extrême droite. Il y a au Parlement européen un 'cordon sanitaire'. Les groupes pro-UE refusent de passer des compromis avec un groupe hostile à l’idée même d’une construction européenne ».

L’option contractuelle : le pacte de gouvernement avec un autre parti

Reste alors l’option du « pacte » ou de l'« alliance » avec les autres groupes arrivés juste derrière la formation présidentielle. Une éventualité qui semble – pour l’heure – peu probable à écouter les députés LR ou membre de la Nupes. « Nous, on a fait campagne dans le cadre de la Nouvelle union populaire et sur un programme partagé. On va continuer à le porter », prévient le socialiste Pierre Jouvet qui a participé aux négociations pour former cette coalition inédite. Même son de cloche du côté du nouveau député de Mantes-la-Jolie, Benjamin Lucas, issu du pôle écologiste : « Si demain ils proposent un blocage du prix de l’essence à la baisse, super, je vote. S’il y a l’augmentation du Smic, je suis. Mais si c’est juste du 'Macron-light' ça reste d’une incroyable brutalité ». Côté gouvernement, on veut quand même voir dans les quelques turbulences à gauche au lendemain des élections un mince espoir de détacher le PS et EELV de LFI.

À droite, le patron des LR, Christian Jacob, a purement et fermement rejeté ce scénario : « Pas question de pacte, de coalition ou d’accord de quelque nature ». Dans les rangs de sa formation, les députés tiennent à conserver leur statut d'« opposant » : « On a été élu en opposition avec Macron, c’est pas pour aller s’acoquiner avec lui une fois le scrutin terminé. On n’a pas vocation à être la potence qui soutient la corde du pendu », balaye Pierre-Henri Dumont, réélu dimanche dans le Pas-de-Calais.

L’option bisounours : l’union nationale à la Suisse

En deux jours à peine, l’Assemblée nationale française a pris des allures de Conseil national suisse : un centre pivot, une droite à la force limitée et une gauche et une extrême droite puissantes. De quoi inspirer la mise en place d’un gouvernement d’union nationale, de la gauche à l’extrême droite, comme chez nos voisins helvètes ou italiens ? C’est ce que propose l’ex député LR, Julien Aubert, éliminé dès le premier tour des législatives : « Je crois qu’il faut associer tout le monde dans un gouvernement en essayant de trouver un consensus ». Pour lui, il serait dangereux d’exclure la Nupes et le RN, « les deux gagnants de l’élection ». Le risque, selon lui : les renforcer.

« Franchement, je n’y crois pas une seconde, vous avez vu les postures de LFI et du RN ? », souffle un conseiller ministériel, estimant une union nationale « impossible avec des extrêmes aussi hauts ». Si la recherche d’un compromis parlementaire met déjà à mal la culture politique française biberonnée au fait majoritaire, imaginer l’union nationale, non, là, vraiment, c’est trop.