Législatives 2022 : Face aux duels Nupes-RN, la majorité patauge dans ses intérêts bien compris

BILLARD A TROIS BANDES Plusieurs positions cohabitent au sein d’Ensemble ! dans les cas de duels entre Nupes et RN, car chacun n’a pas les même intérêts

Rachel Garrat-Valcarcel
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Les duels RN-Nupes, c'est la prise de tête pour la majorité présidentielle.
Les duels RN-Nupes, c'est la prise de tête pour la majorité présidentielle. — LUDOVIC MARIN / POOL / AFP
  • On a tout entendu ou presque sur la position à adopter dans la majorité face aux duels RN-Nupes au second tour des législatives.
  • Ensemble ! s’est coincée toute seule avec la stratégie qui consiste à mettre dans le même sac « les extrêmes », Nupes et extrême droite.
  • Mais l’ambiguïté macroniste est peut-être aussi une stratégie.

Les seconds tours entre la gauche et l’extrême droite, c’est un peu la kryptonite des patris de droite ou du centre qui penchent à droite. Vingt ans que les Etats-majors s’empêtrent dans des circonvolutions langagières pour ne braquer personne, en interne, et ne pas insulter l’avenir, en externe. Ensemble !, la coalition macroniste, n’y échappe pas non plus, depuis la révélation des résultats du premier tour des élections législatives, dimanche soir. Que faire dans les 60 circonscriptions où le second tour verra s’affronter la Nupes et le RN ? Barrage ou pas barrage ?

A cette question depuis dimanche soir, il y a eu plusieurs réponses. D’abord Elisabeth Borne, lors de sa prise de parole au QG d’Ensemble : « Face à nous se pose une confusion inédite aux extrêmes. Nous ne céderons rien ni d’un côté ni de l’autre », laissant entendre qu’Ensemble ne voyait pas la différence entre un député RN et un député Nupes. Quelques minutes plus tard, au même endroit, le délégué général de LREM, Stanislas Guerini, annonçait une position « au cas par cas ». Sous entendu : un socialiste ou un écolo, ça peut passer, mais un insoumis, c’est plus dur. Plus tard dans la soirée de dimanche, la porte-parole du parti présidentiel, Maud Bregeon, déclarait « je veux être très claire ce soir, pas une voix ne doit aller au RN. Partout nous appelons à faire battre l’extrême droite ».

A hue et à dia

Ces mots, la candidate Ensemble ! dans les Hauts-de-Seine les a répétés ce matin sur France Info, et auprès de 20 Minutes : « Olivia Grégoire, la porte-parole du gouvernement, a dit exactement la même chose, ce cap est national et est extrêmement clair. » Il a pourtant connu des ratés, ce cap clair. Lundi matin, la candidate macroniste éliminée dans la 11e circonscription du Pas-de-Calais a appelé à voter blanc dans le duel qui opposera dimanche prochain Marine Le Pen (RN) et l’écologiste Marine Tondelier (Nupes). C’est Stanislas Guerini lui-même qui a dû, sur Twitter, clairement appeler à voter pour Marine Tondelier.

Dans la circonscription de Marmande, dans le Lot-et-Garonne, le député LREM sortant, arrivé troisième mais qualifié dans une triangulaire derrière le RN et la Nupes, avait dans un premier temps annoncé se maintenir, misant sur « sa capacité de rassemblement », au risque de faire élire une députée d’extrême droite. Finalement, la consigne est tombée de Paris : il a dû se retirer. Ça tire donc à hue et à dia, et ce n’est pas la première ministre qui a aidé ce lundi matin atténuant son « aucune voix pour le Front national » (sic) d’un « si on a affaire à un candidat qui respecte les valeurs républicaines, alors nous le soutenons ». Mais comment reconnait-on un candidat de la Nupes républicain d’un candidat de la Nupes non-républicain ?

Faussement coincés

Ces dernières semaines, notamment depuis la signature de l’accord à gauche, la majorité présidentielle, parfois le président lui-même, utilise régulièrement l’expression « les extrêmes » pour mettre dans le même sac l’extrême droite et la Nupes. Finalement, cette stratégie ne s’est-elle pas retournée contre Ensemble ! ? « Je ne pense pas que grand monde dans la majorité ne confonde l’extrême droite avec la Nupes, croit savoir un député de l’aile droite de la majorité. Simplement, certaines personnes sont irritées par des positionnements ultra radicaux et très agressifs de certains Nupes. Evidemment que y’a des désaccords sur certains principes républicains avec eux, mais enfin c’est la démocratie », tempère-t-il.

« Ils sont forcément un peu coincés, reconnaît le politologue du Cévipof, Bruno Cautrès. Car ils ont demandé à Jean-Luc Mélenchon une clarté dans le barrage à Marine Le Pen qu’ils ne sont pas capables d’avoir aux législatives. » Néanmoins, pour le spécialiste, ce qu’il se passe depuis dimanche soir n’est pas qu’improvisé sous le coup d’un résultat très moyen. Il y a une stratégie : « La majorité macroniste veut toujours se situer comme le parti centriste et central en renvoyant les autres aux extrêmes. Elle tente d’accentuer les tensions sur le centre droit et le centre gauche, en l’occurrence en triant les candidats Nupes. » En clair : Ensemble ! ne veut pas insulter l’avenir. L’hypothèse que la coalition macroniste n’ait pas de majorité absolue dimanche prochain est clairement sur la table, et si elle rate de cap de peu, elle compte bien attirer quelques députés modérés de centre gauche et de centre droit. Là, Ensemble ! essaye d’enfoncer un coin chez la Nupes.


L’enjeu dépasse les circonscriptions Nupes contre RN

Mais l’ambiguité de la majorité présidentielle sur le RN peut avoir des vertus bien plus largement. Une des grandes inconnues du second tour, c’est le comportement des très, très nombreux électeurs et électrices du RN au premier tour quand leur candidat n’a pas passé la rampe. Est-ce qu’appeler très clairement à faire barrage à l’élection de députés RN ne peut pas les « provoquer » ? Dans bien des endroits où la Nupes ne paraît pas favorite face à Ensemble !, ces voix peuvent faire basculer l’élection.

Exemple : dans la 2e circonscription des Alpes-de-Haute-Provence, le candidat sortant LREM arrive d’une courte tête devant la Nupes, autour de 30 % et n’a presque pas de réserves chez LR tandis que les candidats d’extrême droite ont recueilli le dernier tiers des voix. Si ces dernières veulent faire tomber le sortant, elles en ont les moyens. Le sortant, c’est un certain Christophe Castaner, qui a repris à son compte l’argument du cas par cas entre les candidats républicains et non-républicains de la Nupes. Peut-être pas totalement un hasard.