Démissions au gouvernement: De la «jurisprudence Balladur» à l'«ère du soupçon»?

DEMISSION Menacés par des affaires, François Bayrou, Marielle de Sarnez, Sylvie Goulard et Richard Ferrand ont quitté le gouvernement, sans avoir été mis en examen...

T.L.G.

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Le Premier ministre Edouard Philippe et le ministre de la Justice François Bayrou, photographiés le 31 mai 2017, à Paris.
Le Premier ministre Edouard Philippe et le ministre de la Justice François Bayrou, photographiés le 31 mai 2017, à Paris. — CHAMUSSY/SIPA

Il avait fixé la règle, à plusieurs reprises : « Un ministre qui serait mis en examen devrait démissionner, il n’y a aucune ambiguïté là-dessus », lâchait Edouard Philippe fin mai, en pleine affaire Ferrand. « Un ministre mis en examen, ça démissionne », répétait le Premier ministre il y a encore quelques semaines.

Depuis les années 1990, cette « jurisprudence Balladur » s’applique à toutes les équipes gouvernementales : le Premier ministre de l’époque avait demandé à ses ministres mis en examen (ou en passe de l’être), Alain Carignon, Gérard Longuet et Michel Roussin, de démissionner. Dans les faits, rares sont les ministres qui ont attendu que la mise en examen tombe pour quitter leur ministère : Bernard Tapie, Dominique Strauss-Kahn ou encore Jérôme Cahuzac avaient ainsi anticipé leurs ennuis judiciaires.

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« On entre dans une ère du soupçon »

Cette règle s’est confirmée cette semaine. Les sorties du gouvernement se sont multipliées alors qu’aucun des ministres concernés n’a été personnellement mis en examen. Richard Ferrand a d’abord été « exfiltré » au poste de chef du groupe LREM à l’Assemblée. Cette semaine, Sylvie Goulard, puis François Bayrou et Marielle de Sarnez, ont également pris la porte, inquiétés par l’enquête préliminaire sur les assistants parlementaires du MoDem.

« C’est une sorte de nouvelle jurisprudence, le Premier ministre nous avait dit que s’il y avait une mise en examen il n’y aurait pas de ministre, maintenant on entre dans une ère du soupçon qui suffit pour que les ministres soient conduits à démissionner, c’est une situation plus délicate à gérer », s’est inquiété ce mercredi matin l’ancien député René Dosière, spécialiste de la moralisation de la vie publique, sur France inter.

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« Ces sorties du gouvernement paraissent relativement surprenantes compte tenu de ce qu’avait dit Emmanuel Macron en coulisses à propos de l’affaire Ferrand », assure l’historien Christian Delporte. Fin mai, le chef de l’Etat prévenait son équipe : « les choses ne vont pas forcément bien quand la presse devient juge ». Mais pour le spécialiste de communication politique, les « choses se sont précipitées cette semaine avec la démission de Sylvie Goulard, qui a eu un effet domino pour les autres responsables du Modem ».

« L’opinion beaucoup plus chatouilleuse qu’avant »

Selon l’historien, il aurait été difficile pour François Bayrou deporter la loi de moralisation de la vie publique en étant lui-même menacé par la justice. « D’autant que l’opinion est beaucoup plus chatouilleuse qu’avant sur ces questions. Dans l’enquête du Cevipof de janvier, avant même l’affaire Fillon, l’honnêteté était la première qualité que les Français attendaient de leurs politiques. Tout cela n’a fait qu’augmenter pendant la campagne après les ennuis de Fillon », assure Christian Delporte.

Preuve de cette pression accrue, Bruno Le Roux avait démissionné moins de 24 heures après les révélations sur les CDD de ses deux filles employées comme collaboratrices parlementaires, le 21 mars dernier.

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Enquête du Cevipof, janvier 2017.
Enquête du Cevipof, janvier 2017. - cevipof/capture d'écran

Dernier élément avancé par l’historien : le remaniement permet « de marquer le coup » pour Emmanuel Macron, alors que pour la première fois, le couple exécutif a connu une baisse de popularité dans les sondages.