Législatives: Faut-il vraiment s'attendre à une vague Mélenchon en Seine-Saint-Denis?

REPORTAGE Le candidat de la France insoumise avait obtenu ses meilleurs scores dans le département au premier tour de la présidentielle mais la gauche part cette fois divisée...

Thibaut Le Gal

— 

Jean-Luc Mélenchon devant la mairie de Saint-Ouen pour soutenir Eric Coquerel
Jean-Luc Mélenchon devant la mairie de Saint-Ouen pour soutenir Eric Coquerel — TLG/20mn
  • Jean-Luc Mélenchon a réalisé des scores énormes dans ce département au premier tour de la présidentielle
  • Mais pour les législatives, la France insoumise aura des candidats communistes face à elle, faute d'accord national

Il est arrivé, mardi, sous une lumière dorée de fin de journée et les applaudissements de quelques centaines de personnes. Les traits tirés mais souriant, Jean-Luc Mélenchon est accueilli comme chez lui devant la mairie de Saint-Ouen.

« Je suis venu vous dire ici les personnes que je soutiens. C’est-à-dire les gens dont j’ai besoin parce que nous ne sommes pas des aventuriers qui réalisons des carrières individuelles. Nous formons une équipe », lance-t-il. « J’ai besoin d’avoir à l’Assemblée nationale, à mes côtés, Eric Coquerel, parce que c’est avec lui que je galère depuis quelques années ».

L’ancien sénateur vient apporter sa verve et sa notoriété à ses lieutenants dans le département de Seine-Saint-Denis. Sur ce territoire, le patron de la France insoumise (FI) peut espérer des élus ; il a obtenu ses meilleurs scores au premier tour de la présidentielle, avec 34.03 % dans le département.

« Jean-Luc Mélenchon a redonné des couleurs à l’ancienne banlieue rouge »

« Jean-Luc Mélenchon a réussi à repolitiser les quartiers populaires. Cette France nouvelle, diverse, jeune, de toutes origines qu’est le 93 », s’enthousiasme Eric Coquerel, candidat FI dans la 1re circonscription. « Cette population, qui s’est sentie abandonnée par la gauche pendant le quinquennat, aurait pu se tourner vers l’abstention, mais elle a été sensible au discours d’émancipation de Jean-Luc Mélenchon ».

Le candidat a réalisé un carton dans certaines villes le 23 avril dernier : 38.41 % à Saint-Ouen, 40.08 % à Montreuil, 41.10 % à Aubervilliers, 43.39 % à Saint-Denis, et 45 % à Villetaneuse.

« Dans ce département né rouge, l’influence communiste n’a fait que décroître à partir des années 1980. L’affaiblissement local du PCF a d’abord bénéficié à la droite qui a récupéré des villes, et dans les années 90, le PS a pris la relève », rappelle l’historien Roger Martelli, ancien adhérent du PCF. « Jean-Luc Mélenchon a redonné des couleurs à cette partie de l’ancienne banlieue rouge, réalisant des scores énormes même dans les villes ravies par la droite comme Bobigny, Saint-Ouen, Le Blanc-Mesnil ou Drancy, le bastion de Jean-Christophe Lagarde, où le PCF avait quasiment disparu du paysage ».

Communistes et Insoumis concurrents dans 9 circonscriptions

Des scores suffisants pour tapisser de rouge la Seine-Saint-Denis ? Pas évident, car les anciens partenaires du Front de gauche avancent divisés. A quelques mètres de Jean-Luc Mélenchon, un drôle de duel a d’ailleurs lieu. Les Insoumis tractent pour leur champion à la sortie du métro, à l’endroit même où des militants communistes distribuent aussi un dépliant sur lequel s’affiche le nom du candidat Frédéric Durand et… un « Merci à Jean-Luc Mélenchon ».

Une scène cocasse et un poil tendue, dont voilà un aperçu :

  • « Votez Eric Coquerel le seul candidat soutenu par Mélenchon. Ce n’est pas monsieur Durand ! », lance une insoumise
  • « Votez pour Frédéric Durand, et contre le parachutage du candidat Mélenchon ! », répond un communiste

Faute d’accord national, PCF et France insoumise s’affrontent dans 9 des 12 circonscriptions du département. « On a fait un gros travail pour la campagne de Mélenchon. On a joué le jeu sur le terrain pour faire gagner le projet. Et derrière on n’a pas été traité de manière très juste… Pour nous qui vivons ici toute l’année, qui nous battons au quotidien contre la droite, on ressent ça comme du paternalisme de mauvais aloi », s’agace Frédéric Durand, élu à Saint-Ouen opposé à Eric Coquerel dans la 1re circonscription. « Personne ne fera le plein de voix et nous pouvons perdre car la droite, voyant nos divisions, s’est pleinement engagée dans la campagne ».

« Sur le terrain, les gens ne comprennent pas »

La partie sera d’autant plus compliquée que les anciens du Front de gauche auront à affronter dans le département des candidats La République en marche, mais aussi des socialistes et des écologistes. Marie-Georges Buffet, candidate PCF à sa réélection dans la 4e circonscription et une des trois «épargnées» par les divisions est déçue :

« Le mot est faible… Sur le terrain, les gens ne comprennent pas. Pour eux, le vote Mélenchon nous englobait. Le naturel était qu’on soit unis à la sortie. Mais il fallait que chacun fasse des compromis pour ne pas avoir des candidats partout… La négociation a échoué, je le regrette profondément ».

L'ancienne ministre, qui n'a pas de candidat insoumis face à elle, tente de positiver. « J’espère que la campagne va aller vers l’apaisement. Il faut se parler, car il y aura un second tour. Partout où il y aura un candidat communiste ou FI, il faudra se rassembler ».

Après 30 minutes de discours, Jean-Luc Mélenchon quittent l’estrade. Des petits groupes se forment, ça discute sec. Chacun s’accuse de la désunion de la gauche. Un peu plus loin, un vieil homme s’assoit, l’air incrédule. Dans ses mains, deux tracts différents portant le nom de Mélenchon.