Présidentielle 2022 : « Ça me conforte dans l’idée que je peux gagner… » Marine Le Pen face à la « rediabolisation »

ENTRE-DEUX-TOURS La candidate du Rassemblement National, qui a laissé Eric Zemmour prendre la lumière à l’extrême droite avant le premier tour, est de nouveau attaquée frontalement par ses opposants

Nicolas Camus
Marine Le Pen en déplacement à Pertuis (Vaucluse), le 15 avril 2022.
Marine Le Pen en déplacement à Pertuis (Vaucluse), le 15 avril 2022. — Daniel Cole/AP/SIPA
  • Après avoir peu fait parler d’elle avant le premier tour en profitant du paravent Eric Zemmour, Marine Le Pen se trouve de nouveau en première ligne face aux attaques des opposants à l’extrême droite.
  • Emmanuel Macron et son équipe ont mené une première semaine de campagne d’entre-deux-tours particulièrement musclée de ce point de vue.
  • Le camp Le Pen s’y attendait, et la candidate s’attache à paraître sereine et au-dessus de la mêlée, préférant se poser en prétendante sérieuse à l’Elysée.

Marine Le Pen le reconnaît elle-même, avec le petit sourire de celle qui feint l’étonnement. Depuis lundi, une nouvelle campagne a démarré, et elle n’est, cette fois, épargnée ni par Emmanuel Macron, ni par ses opposants politiques, ni par une partie de la société civile, qui ne manquent pas de rappeler à qui l’aurait oublié qu’elle est bien une candidate de l’extrême droite. « J’ai senti un changement de tonalité entre vendredi soir et lundi matin, disait ainsi l’intéressée la semaine passée sur BFMTV. Une tonalité donnée d’ailleurs par le président de la République. Emmanuel Macron est brutal et agressif à mon égard. » Référence à « la dérive autoritaire » dénoncée par le président-candidat à propos du refus assumé de Marine Le Pen d’accréditer les journalistes de l’émission Quotidien à ses rendez-vous avec la presse.

Epargnée, elle ne l’était bien sûr pas totalement avant le premier tour. Mais disons qu’elle a passé le plus clair de son temps sous les radars, à rassembler tranquillement son électorat sur le terrain ou à parler de sa passion pour les chats et le jardinage, pendant qu’Eric Zemmour cherchait – et obtenait – toute l’attention. « Zemmour a tenu le rôle du bad cop, encore plus extrême, plus fondamentaliste, plus idéologue, relève le politologue Erwan Lecoeur, spécialiste du populisme et de l’extrême droite française. Ça a permis à Marine Le Pen de ne même pas avoir à reparler de ses thématiques traditionnelles, qui forment pourtant toujours la structure de son programme. Ce que disait Zemmour dans les médias lui bénéficiait sans même qu’elle ait besoin de dire quoi que ce soit. »

La bulle Zemmour éclatée à l'issue du premier tour, c’est comme si certains avaient redécouvert le programme du Rassemblement national en début de semaine. La candidate a dû notamment répondre à des questions très techniques sur son projet de révision de la Constitution par référendum pour y inscrire la notion de « priorité nationale », qui nécessiterait de contourner l’Assemblée nationale et le Sénat en passant par l’article 11 (projet qui semble difficilement réalisable).

Une ficelle un peu grosse qui fait sourire au RN

Elle a également été asticotée sur sa profession de foi, où il est écrit que « l’islamisme progresse et l’insécurité s’accroît avec + 31 % d’agressions volontaires depuis 2017 », et que « l’immigration explose avec 1,5 million d’entrées depuis 2017 ». Des chiffres sourcés « ministère de l’Intérieur » mais que le RN a arrangés à sa sauce, comme l’explique très bien un papier de nos confrères du Monde. Saisie, la Commission nationale de contrôle de la campagne électorale a émis des réserves sur ces chiffres mais a finalement homologué le document en raison de « l’impossibilité matérielle » d’une nouvelle impression.

Le camp Macron, pendant ce temps, profite de la moindre ouverture pour attaquer Marine Le Pen. Sans non plus aller jusqu’à suivre à la lettre la stratégie d’Eric Dupond-Moretti, qui voulait, selon Le Canard enchaîné, « la rediaboliser, taper sur ses soutiens, les gars du GUD comme Frédéric Chatillon ou l’héritage des Waffen-SS et des pétainistes », la première semaine d’entre-deux-tours a été musclée. Fidèle parmi les fidèles du chef de l’Etat, Christophe Castaner, par exemple, ne rate pas une occasion d’égratigner la prétendante à l’Elysée, comme quand une manifestante a été sortie brutalement après avoir interrompu une conférence de presse de Marine Le Pen sur « la place de la France dans le concert des nations ».


Une méthode qui fait doucement rigoler côté RN. « Ceux qui tentent cette rediabolisation sont issus d’un système à bout de souffle, qui n’a plus que ça pour se défendre, riposte auprès de 20 Minutes le député et porte-parole de la candidate Sébastien Chenu. Quand on n’a pas grand-chose à dire, on dit "oulala Marine Le Pen est très méchante et très dangereuse". Franchement, c’est ultra daté et ringard. » Gilles Pennelle, le patron du parti en Bretagne, enfonce le clou : « Macron découvre qu’il y a une campagne électorale depuis dimanche, alors il y entre comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Il a un bilan catastrophique, donc il lance ce type d’attaques pour éviter d’en parler. »

De marbre

Des voix de plus en plus nombreuses et audibles chez LREM alertent sur le fait que cette méthode est vouée à l’échec – ou en tout cas ne fera pas avancer le schmilblick. Le président sortant charrie, lui aussi, son lot d’opposants farouches. Surtout, il ne suffit pas d’appuyer sur un interrupteur pour éteindre la candidate du RN. Lors de chaque prise de parole cette semaine, Marine Le Pen s’est montrée particulièrement sereine. On aurait même envie de dire « en surplomb », pour reprendre une expression chère à Emmanuel Macron pendant la campagne de 2017. « Ce sont des termes qui ne sont pas utiles, estimait-elle mercredi à propos des charges de son adversaire. Ce n’est qu’une élection. On confronte des opinions, on peut le faire dans la loyauté, la courtoisie, c’est ça la grandeur de la France. C’est un combat des idées, ça ne peut pas être un combat de personnes. »

Même en plein cœur de la tempête, comme vendredi à Pertuis (Vaucluse), où sa déambulation au marché a été perturbée par une trentaine de manifestants criant « casse-toi ! » ou « fasciste », la candidate est restée de marbre. Les insultes ? « Ça ne nous fait pas bouger », a-t-elle assuré à la nuée de micros tendus. Surprise par les attaques à répétition depuis lundi ? « Pas du tout. Ça me conforte dans l’idée que je peux gagner. La brutalité exprimée à mon égard est proportionnelle aux chances que j’ai de gagner cette élection », a-t-elle fait savoir.


Pour les phrases choc dans la bouche de Marine Le Pen, on repassera. « On avait anticipé le fait qu’évidemment, les éternels professionnels de l’indignation allaient se mettre en route avec leurs vieux refrains, qui sont chaque année de plus en plus périmés », confie Sébastien Chenu. Tout a été préparé au millimètre. Le discours est bien rodé. « Le pays a été brutalisé pendant cinq ans. L’idée est donc de recoudre le tissu républicain, développe le député du Nord. On ne va pas se lancer dans des polémiques avec des gens qui nous lancent des insultes du soir au matin. Marine Le Pen avait dit : "Pour moi, le bruit et la fureur, c’est fini." Je pense que c’est son état d’esprit. Si eux ont envie du bruit et de la fureur, des insultes, des manifs, ils le feront. Mais je crois que les gens sont fatigués de ça. »

Voilà comment la députée du Pas-de-Calais tente de se construire une « présidentialité », cinq ans après avoir perdu pied lors de sa première finale. « Marine Le Pen a passé ces dernières années à travailler une autre image, à vouloir montrer que ce n’était pas elle, qu’elle est en réalité une femme digne, calme, qui prend les choses avec recul, observe Erwan Lecoeur. Et il y a eu des moments dans cette campagne où elle a pu le montrer. » Par exemple quand des proches l’ont quittée pour rejoindre Eric Zemmour. Même la désertion de sa nièce, Marion Maréchal, ne l’a pas fait sortir de ses gonds.

« Elle s’est préparée à être là, aujourd’hui, de retour en première ligne, poursuit le spécialiste de l’extrême droite. Elle a moins de conseillers politiques qu’avant, mais plus de conseillers en image. Elle a travaillé sa posture, son ton de voix. » Après une première semaine agitée, Marine Le Pen va se mettre au vert à partir de ce lundi pour préparer le très attendu débat télévisé de mercredi face à son adversaire. Là aussi, tout est calé depuis bien longtemps.