Résultats élections présidentielle 2022 : « Macron a oublié la base »… Dans le Bas-Rhin, trois communes ont voté à plus de 50 % pour Marine Le Pen

REPORTAGE Dans le Bas-Rhin, trois communes ont voté à plus de 50 % pour Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle. Pourquoi ? 20 Minutes s’est rendu sur place

Thibaut Gagnepain
A Puberg, Marine Le Pen a séduit 50,27% des personnes qui ont voté.
A Puberg, Marine Le Pen a séduit 50,27% des personnes qui ont voté. — T. Gagnepain / 20 Minutes
  • L’Alsace a voté Macron au premier tour de l’élection présidentielle 2022. Le président sortant l’a emporté avec 30,70 % des voix dans le Bas-Rhin, et 27,85 % dans le Haut-Rhin.
  • Cette tendance ne s’est pas vérifiée partout. Dans trois villages du Bas-Rhin, la candidate du Rassemblement National a séduit plus de 50 % des électeurs : Croettwiller, Puberg et Bissert. 20 Minutes s’est rendu dans ces deux dernières communes.
  • « Quand j’ai vu les résultats hier soir, je me suis dit qu’on allait passer à la télé », avoue le maire de Puberg Francisco De Figueiredo.

Le calme plat. Pas un bruit, ou presque. Ce lundi après-midi, il n’y a pas grand monde dans les rues de Bissert. La veille, ce village du nord-ouest du Bas-Rhin, juste à côté de la Moselle voisine, s’est distingué lors du premier tour de la présidentielle. Ici, 49 des 92 bulletins de vote exprimés (52.13 %) portaient le nom de Marine Le Pen. Loin devant Emmanuel Macron (9,57 %), Eric Zemmour (8,51 %) ou Jean-Luc Mélenchon (8,51 %).

Calme plat ce lundi dans les rues de Bissert, dans le Bas-Rhin.
Calme plat ce lundi dans les rues de Bissert, dans le Bas-Rhin. - T. Gagnepain / 20 Minutes

Etonnant ? « A chaque élection c’est pareil », répond Otto*, un des rares habitants à profiter du soleil hors de chez lui. Résident belge, il n’était pas concerné par le dernier scrutin. Mais pressentait ce résultat. « Quand on discute ici, certains ont parfois des propos durs sur l’immigration. Juste des mots car il y avait une famille étrangère ici et ça se passait très bien. Je pense que c’est surtout une peur de l’inconnu. »

A côté de lui, Evelyne abonde. Elle n’est pas installée depuis longtemps à Bissert et décrit un village « chaleureux ». « On se parle beaucoup entre nous et il n’y a pas de souci. Les gens vont peu en vacances », poursuit la jeune quinquagénaire en évoquant quand même quelques manques du quotidien. « On est comme dans un désert médical. Pour la moindre opération, c’est minimum trente minutes (Sarreguemines), et encore, il n’y a pas tout. »

Ce sentiment d’abandon serait-il à l’origine du vote Rassemblement National (RN) ? Personne ne se risque à une analyse précise. Jeanne* le lie surtout à un sentiment de déclassement progressif. « On est de la classe moyenne mais on descend toujours plus. Les courses sont de plus en plus chères, le carburant aussi… On n’a pas trop à se plaindre car on a nos maisons mais on doit faire des choix : on ne part plus trop et on limite les restaurants », détaille la sexagénaire, qui cumule les emplois. « Là, je vais faire des ménages et je suis aussi nounou quelques jours dans la semaine. »

La mairie de Bissert, où 49 personnes ont voté pour Marine Le Pen.
La mairie de Bissert, où 49 personnes ont voté pour Marine Le Pen. - T. Gagnepain / 20 Minutes

Le bassin d’emplois du coin est assez important. L’usine « Jus de Fruits Alsace » (ex-Réa) de Sarre-Union est une destination logique, tandis que d’autres se rendent à Sarralbe ou Sarreguemines. Un agriculteur est aussi installé dans la commune, au milieu, c’est vrai, de nombreuses personnes âgées. « Il y a pas mal de maisons à vendre ou vides », témoigne Bernadette en nettoyant ses jardinières. « Beaucoup de gens partent d’ici, c’est dommage ». Elle l’avoue au passage, ce vote RN l’inquiète. « C’est grave quand même et je ne l’explique pas ! »

L’incompréhension est la même à Puberg, à une trentaine de kilomètres de là. Changement de cadre : bienvenue dans le parc naturel des Vosges du Nord. Tout près de La Petite-Pierre, destination bien connue des randonneurs et cyclistes. Dans ce village de 370 habitants, 92 des 183 voix exprimées sont allées à Marine Le Pen (50,27 %). Là encore largement en tête devant ses concurrents.

« Quand j’ai vu les résultats hier soir, je me suis dit qu’on allait passer à la télé », avoue le maire Francisco De Figueiredo, visiblement démuni. « C’est mon troisième mandat d’élu et ça a toujours été comme ça. Je ne sais pas pourquoi. Les gens ne viennent pas se plaindre, à part pour quelques histoires de chiens mais comme partout. Il n’y a pas non plus de souci de chômage, les maisons se vendent vite… Les étrangers ? Il n’y en a pas plus qu’ailleurs et regardez, je suis d’origine portugaise et je suis maire ! Je ne pourrais pas trop vous dire qui a voté Le Pen. »

« Y’a plus d’ordre dans ce pays »

Claudia* non plus ne le dit pas. Mais ses mots ressemblent à un aveu. « Macron ne s’occupe pas beaucoup des retraités, ça devient de plus en plus dur. Puis il y a trop d’islamistes en France et on ne fait rien », regrette la veuve, d’une voix douce. Loin du ton employé par Daniel, en combinaison de travail et affairé dans son garage. Lui assume clairement son vote RN. « Avec Marine, on aura un vrai changement car Macron, il a oublié la base et il ment trop. C’est même Pinocchio ! ».

Ce retraité justifie son choix électoral par ce sentiment croissant de déclassement. D’isolement aussi, loin des métropoles. « Franchement, quand vous allez en ville, c’est un autre monde ». Où il ne se retrouve plus et où, à l’en croire, beaucoup « vivent grâce à des aides qu’on nous refuse ici. »

« C’est pour ça qu’ils ont voté Mélenchon à Mulhouse et Strasbourg. Tu m’étonnes qu’ils ne veuillent pas que le social s’arrête », croit justement savoir Jeannot. Lui a « depuis longtemps » fait le choix de la famille Le Pen. « Marine va faire un peu de nettoyage, y’a plus d’ordre dans ce pays », insiste-t-il en dénonçant notamment « ces gens qui se font soigner gratos ». Au milieu d’autres griefs, plus ou moins argumentés. « Et le coronavirus alors ? Macron, il savait. La preuve, il a dit dès le début que ça serait long. »

L'entrée de Puberg, un village soigné dans le Bas-Rhin.
L'entrée de Puberg, un village soigné dans le Bas-Rhin. - T. Gagnepain / 20 Minutes

En promenade dans la rue avec son petit garçon, Déborah nuance un peu les propos de ses co-administrés. « Vous savez, je pense que les gens votent plus contre les autres que pour Marine Le Pen… » Cette préparatrice en pharmacie regrette aussi quelques aides distribuées trop généreusement. « Peut-être qu’il y a en trop mais ça veut dire qu’il y a des besoins. Et si on enlève le social, on n’a plus d’humanité. »

*Les prénoms ont été modifiés