Présidentielles 2022 : Sur l’euthanasie, « il y a un vrai manque de courage politique », dénonce le président de l’ADMD

INTERVIEW Dans un entretien à « 20 Minutes », Jonathan Denis, président de l’Association pour le droit à mourir dans la dignité, demande « que la fin de vie devienne le sujet sociétal du prochain quinquennat »

Propos recueillis par Lina Fourneau
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JDD/SIPA
JDD/SIPA — Une infirmière avec un patient à l'unité de soins palliatifs de l'hopital Rene Dubos a Pontoise
  • La fin de vie et la question de la légalisation de l’euthanasie ou du suicide assisté n’ont pas été centrales dans cette campagne électorale.
  • Emmanuel Macron a annoncé qu’il mettrait en place une « convention citoyenne » en cas de réélection. La gauche est favorable à aller jusqu’au suicide assisté tandis que la droite et l’extrême droite parlent peu du sujet, si ce n’est pour défendre la loi Claeys-Leonetti et le statu quo.
  • 20 Minutes revient sur les enjeux du débat avec le nouveau président de l’Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD), Jonathan Denis.

Depuis de nombreuses années, la question divise les responsables politiques. Et le clivage sur la fin de vie grandit à l’approche de l'élection présidentielle. Si Anne Hidalgo et Jean-Luc Mélenchon proposent par exemple de légaliser une aide active à mourir, Emmanuel Macron promet de recourir, en cas de réélection, à une « convention citoyenne » sur la fin de vie. Valérie Pécresse et Eric Zemmour prônent une meilleure application de la loi actuelle.

Si le sujet n’a pas été au cœur de la campagne, un sondage Ipsos réalisé en février 2022 à la demande de l’Association pour le droit à mourir dans la dignité suggère que 94 % des Français approuvent le recours à l’euthanasie et que 89 % d’entre eux sont favorables à l’autorisation du suicide assisté. Pour aborder ces questions, 20 Minutes a interrogé Jonathan Denis, le nouveau président ADMD.

Qu’attendiez-vous de cette campagne sur le sujet de la fin de vie ?

A l’Association pour le droit à mourir dans la dignité, nous voulons que la fin de vie devienne le sujet sociétal du prochain quinquennat. Mais nous avons bien vu que, comme tous les sujets hors immigration et identité, nous avons eu du mal à faire émerger ce thème pendant la campagne. Cela résulte d’une méconnaissance sur le sujet…

Des candidats comme Valérie Pécresse (LR) refusent d’aller plus loin en matière de fin de vie, estimant que la loi Claeys-Leonetti « n’est pas connue et appliquée »…

Aujourd’hui, l’aide active à mourir est interdite en France. La loi Claeys-Leonetti qui existe offre la possibilité à brève échéance de bénéficier de ce qu’on appelle « une sédation profonde et continue jusqu’au décès ». Mais là réside toute l’hypocrisie de la loi, car cette sédation profonde n’a pas comme but de provoquer le décès. On arrête de vous alimenter et de vous hydrater, et puis on attend que vous décédiez, ce qui peut prendre du temps parfois. Rappelons le cas de Vincent Lambert, qui avait bénéficié d’une sédation de 31 jours avant que la justice ordonne que l’on reprenne ses traitements.

Rester sur une telle loi, c’est ignorer la souffrance que cela provoque pour les patients et leurs proches. S’ajoute à cela le manque de clarté dans le protocole de la loi Claeys-Leonetti, dénoncé par de nombreux médecins, qui ont peur de se faire accuser d’une euthanasie par des proches. Vous avez donc une loi qui n’est pas du tout appliquée aujourd’hui comme elle devrait l’être, comme l’indique Valérie Pécresse. Mais la solution n’est pas de la faire connaître, elle existe déjà depuis des années.

Une partie des candidats de droite ne se sont pas réellement prononcés sur la question de la fin de vie, contrairement à la gauche, qui s’est globalement dite en faveur de l’aide active à mourir. Comment expliquer que ce clivage existe encore en 2022 ?

C’est là où la présidentielle me surprend aujourd’hui. Je crois qu’il y a un vrai manque de courage politique sur ce sujet. Avant, nous disions que c’était une question médicale, mais il me semble que c’est plus une problématique citoyenne désormais. La preuve étant qu’au mois d’avril 2021, le député Olivier Falorni a fait une proposition de loi visant à donner un droit à « une fin de vie libre et choisie », et il n’y a pas eu de clivage. Il y avait des personnes de tous les groupes politiques qui se prononçaient favorablement [l’examen de la proposition n’a toutefois pas pu être achevé à l’Assemblée]. Et là dans le cadre de l’élection présidentielle, on retrouve un vieux clivage. C’est peut-être [une tentative des candidats de droite] pour plaire à leurs électeurs. Mais ils se trompent car la majorité est favorable pour une évolution de la loi.

Le candidat de La France insoumise demande à inscrire l’aide active à mourir dans la Constitution. N’est-ce pas une proposition uniquement politique ?

Si on l’ajoute à la Constitution, cela veut dire qu’il y aura une loi, donc ça nous intéresse. De plus, cela fait des années que Jean-Luc Mélenchon se bat pour que la loi d’aide active à mourir avance.

Sachant qu’une grande majorité des Français est favorable au suicide assisté, la proposition d’Emmanuel Macron d’instaurer « une convention citoyenne », pour « avancer de manière apaisée » vous semble-t-elle être une bonne solution ?

Je veux bien qu’il fasse quelque chose sous ce quinquennat, s’il est réélu, mais pourquoi ne pas l’avoir fait précédemment ? Je pense surtout qu’Emmanuel Macron n’a pas de colonne vertébrale sur la question. Il avait dit à titre personnel qu’il souhaitait pouvoir choisir. C’est bien de pouvoir choisir à titre personnel mais, pour cela, il faut qu’il y ait une loi ! Je trouve qu’Emmanuel Macron n’est pas clair et c’est certainement du cynisme politique, hélas. Il parle ici de débat apaisé, mais nous ne pouvons pas dire qu’il n’a pas eu lieu au Parlement au printemps dernier [lors de l’examen de la proposition de loi d’Olivier Falorni].

S’il veut faire une « convention citoyenne », chiche ! Qu’il la fasse, mais vite, car tout le temps perdu par les derniers gouvernements fait qu’aujourd’hui, des Français s’exilent. Il faut bien comprendre que mourir dignement, demain, ce n’est pas forcément mourir d’une euthanasie ou d’un suicide assisté. C’est pouvoir librement choisir.

Dans son programme, le candidat EELV Yannick Jadot propose de « doubler le nombre de lits spécialisés en soins palliatifs ». Est-ce vraiment réalisable ?

C’est une volonté politique avant tout. Sur les soins palliatifs, il est intéressant de regarder nos voisins européens. En Belgique, par exemple, la loi sur l’aide active à mourir s’est accompagnée de deux autres lois : sur le droit des patients et sur les soins palliatifs. L’Autriche a également légalisé le suicide assisté et, en même temps, a voté une loi permettant l’accès universel aux soins palliatifs. Si on regarde en chiffres, l’Autriche a investi 108 millions d’euros dans les soins palliatifs, pour 9 millions d’habitants. Ça revient à 12,5 euros par habitant pour les soins palliatifs.

Nous, en France, on en est à notre 5e plan sur les soins palliatifs et on met 171 millions d’euros pour 68 millions d’habitants, soit 2,50 euros. A un moment, si on veut un accès universel aux soins palliatifs, le candidat EELV a raison de vouloir mettre de l’argent sur la table. Mais encore une fois, il faut aller vite. Actuellement, il y a une vingtaine de départements qui n’ont pas d’unité de soins palliatifs et des départements d’outre-mer qui n’ont même pas de lits dans ces unités. Qu’on soit pour ou contre l’aide active à mourir, tout le monde doit s’accorder sur l’investissement à faire dans ces services.