Présidentielle 2022 : Dans les Cévennes, on sait que « les épisodes extrêmes vont se multiplier » à cause du réchauffement climatique

REPORTAGE Le village de Valleraugue a connu une crue exceptionnelle et dramatique en septembre 2020. Habitants et météorologues s'accordent à dire que ce genre de phénomène va se produire de plus en plus souvent du fait du déréglement climatique

Nicolas Camus
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Ernest Zanetti, né à Valleraugue (Gard) il y a 83 ans, a vu le climat de sa région changer à l'échelle d'une vie.
Ernest Zanetti, né à Valleraugue (Gard) il y a 83 ans, a vu le climat de sa région changer à l'échelle d'une vie. — N.CAMUS
  • Ce lundi est publié le second volet du 6e rapport du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), consacré aux impacts du changement climatique et la question de l’adaptation.
  • Pour illustrer le déréglement du climat et ses conséquences déjà concrètes en France, nous nous sommes rendus à Valleraugue, un village gardois touché par une crue historique il y a un an et demi.
  • Entre tempêtes et sécheresse, ce territoire est touché par des phénomènes climatiques de plus en plus extrêmes et fréquents.

Au Mont Aigoual et à Valleraugue (Gard),

Alors ça, on ne l’avait pas vu venir. Certes, à mesure que l’on s’aventurait vers les sommets cévenols, les bas-côtés avaient commencé à blanchir gentiment depuis la station de ski de Prat Peyrot. Mais pas de quoi imaginer ce qui nous attendait à peine trois kilomètres plus loin, tout là-haut, à notre arrivée à l’Observatoire du Mont Aigoual. Une bonne couche de poudreuse, un brouillard à ne pas voir un mouflon traverser et surtout, surtout, de violentes bourrasques accompagnées d’eau gelée qui vous arrive pleine poire à l’horizontale. Rémy Marguet nous accueille à l’entrée de l’imposant bâtiment à l’allure de forteresse. Sa moue en voyant nos petites baskets pas du tout adaptées à la situation en dit long, mais il a la décence de ne pas en rajouter.

Le tout juste sexagénaire, barbe blanche et doudoune sans manches sur le dos, est météorologue. Ils ne sont plus que deux, avec la responsable Chantal Vimpère, à occuper les lieux à tour de rôle dans ce qui est le dernier observatoire météorologique en altitude en activité en France – ceux du Puy de Dôme, du Mont Ventoux et du Pic du Midi ne remplissent plus cette fonction depuis longtemps. Inauguré en 1894, l’Aigoual, même s’il n’est plus officiellement un centre de prévisions depuis 2012, a conservé un espace de découverte et d’animations autour de la météo. Entre avril et novembre, près de 80.000 personnes y viennent toujours chaque année pour admirer la vue (quand il fait beau, on peut distinguer les Pyrénées, les Alpes et la côte méditerranéenne), l’exposition photo et écouter les professionnels parler prévisions, nuages, vent et épisodes cévenols. « On fait de la vulgarisation scientifique, et en même temps on partage l’histoire du lieu », explique Rémy. Mais la révolution est en marche.

Dans les Cévennes, le réchauffement est déjà là

La communauté de communes Causses-Aigoual-Cévennes va prendre le commandement du site en remplacement de Météo-France. Pour le revitaliser, exit le côté météo, elle compte en faire un centre d’interprétation du changement climatique. On vous passe les détails sur les retards, la transition un peu douloureuse et les doutes des employés actuels sur l’avenir d’un site auquel ils sont viscéralement attachés, la mue de l’Observatoire doit s’achever en fin d’année ou au printemps 2023. La nouvelle expo, animée par un comité scientifique de premier plan, est censée devenir une référence en matière d’analyse du dérèglement du climat.

La région s’y prête particulièrement. Dans les Cévennes, pas besoin de faire des projections sur 2050 pour constater le réchauffement. Sur un ordinateur, Rémy Marguet montre l’évolution de la température moyenne observée en août à l’Aigoual depuis les premiers relevés, à la fin du XIXe siècle, par rapport à une normale effectuée sur 30 ans (1981-2010). Depuis 1990, quasiment toutes les années sont au-dessus, avec des pics autour de +2 °C de plus en plus fréquents. Ce qui n’est pas sans conséquences, évidemment. « Plus la masse d’air est chaude, plus les nuages qui donnent des orages (les cumulo-nimbus) vont monter haut, et rencontrer des températures basses. Ça crée des sortes de cheminées qui vont déclencher des orages d’une violence inouïe, détaille le météorologue. Et ça, on est partis pour en avoir de plus en plus sur le territoire. Il y aura plus de précipitations, répartis sur moins de jours de pluie. »

Ça se passe de commentaire.
Ça se passe de commentaire. - Capture d'écran

Pas besoin d’avoir bac + 12 en climato pour voir le problème. Ni d’aller très loin pour en observer une manifestation. Quelques kilomètres plus bas, dans la vallée de l’Hérault, le village de Valleraugue a été dévasté par une crue gigantesque en septembre 2020. En l’espace de quelques heures, plus de 700 mm d’eau sont tombés (700 litres au mètre carré !), dont 360 en trois heures, record absolu en France. D’habitude, un épisode cévenol, déjà pas bien rigolo, lâche autour de 600 mm sur quatre, cinq jours. « C’était en fait un phénomène méditerranéen, hyper localisé, précise Rémy. Normalement, l’eau descend dans l’Hérault, et c’est le fleuve qui gonfle. Là, c’est tombé des cours d’eau de tous les versants, ça a traversé les murs, les maisons, et c’est arrivé dans l’Hérault. On n’avait encore jamais vu un truc comme ça. »

Des stigmates de ce drame encore visibles

Sur place, le souvenir est encore vivace. Pauline travaille à la pharmarcie, située pile au niveau de la jonction entre l’Hérault et le Clarou, un de ses affluents. « Quand il pleut fort, on regarde par la porte, on a des seuils d’alerte, explique-t-elle. Mais là, c’est monté d’un coup. Je suis arrivée à 8h30, c’était haut mais rien d’inhabituel. A 11 heures, on avait 1,20 m d’eau dans le magasin. » « Il fallait voir ça ! », s’exclame Anne, une retraitée de 73 ans qui a tout observé depuis sa maison située sur la rive mais un peu en hauteur. C’est l’autre côté qui a subi le plus de dégâts. « En face, là, la piscine est partie avec la flotte. A côté, le garagiste a été complètement inondé, décrit-elle depuis son balcon. L’eau est passée par-dessus le mur. » Difficile à imaginer en le voyant comme ça, surplombant l’eau de cinq bons mètres.

La vue depuis le balcon d'Ernest et Anne sur l'autre côté de la rive, où tout a été inondé.
La vue depuis le balcon d'Ernest et Anne sur l'autre côté de la rive, où tout a été inondé. - N.CAMUS

Dans le village, des stigmates de ce drame qui a fait deux morts sont visibles par endroits. La terrasse de l’hôtel des Bruyères n’a jamais été reconstruite, des murs présentent des trous béants. Même chose tout le long de la vallée, quand on remonte depuis Pont d’Hérault, une commune située 15 km en aval. Et encore, ça aurait pu être pire. A la caserne de pompiers, on tombe sur Simon et Johan. Les deux hommes étaient là, ils ont œuvré toute la journée, et les suivantes, pour sauver ce qui pouvait l’être. « On a eu de la chance que ça ne dévale pas de trop haut, estime le premier. Parce que s’il avait plu à l’Aigoual comme il a plu ici… » Son compère termine à sa place : « Il n’y avait plus de Valleraugue. »

« On voit des épisodes cévenols qui gagnent en intensité »

D’une manière générale, les tempêtes sur le territoire sont « de plus en plus fréquentes et de plus en plus violentes », note Ernest, le mari d’Anne. Né à Valleraugue il y a 83 ans, il a vu le climat changer à l’échelle d’une vie. « C’est le jour et la nuit. A l’époque, on avait vraiment quatre saisons. On ne les voit plus, constate-t-il. Et puis, cette année-là, avant la crue, il y a eu un premier épisode en juin. C’est pas normal, c’est à l’automne d’habitude. Ils ont raison les écolos, le climat est tout déréglé. »

Sur la route en montant vers Valleraugue. L'eau atteignait presque la hauteur du pont.
Sur la route en montant vers Valleraugue. L'eau atteignait presque la hauteur du pont. - N.CAMUS

Heureusement pour tout le monde, il n’y a pas que « les écolos » qui le disent aujourd’hui. Anthony Cellier, député (LREM) du Gard et rapporteur de la loi énergie-climat en 2019, résume le consensus : « On voit des épisodes cévenols sur une période de plus en plus étendue, et qui gagnent en intensité. C’est directement lié à l’impact du réchauffement climatique, il n’y a plus de démonstration à faire. » Et ça n’ira pas en s’améliorant. « Les épisodes extrêmes vont se multiplier, appuie Chantal Vimpère, météorologue en chef de l’Aigoual. On va connaître davantage de pluies extrêmes en quelques heures, mais aussi de sécheresses, de canicules et de feux de forêts. » L’économie locale sera impactée, avec une baisse significative de l'enneigement l’hiver.

Problèmatique internationale…

Une fois qu’on a dit ça, qu’est-ce qu’on peut faire ? Evidemment, cette problématique nécessite des décisions à plus grande échelle. « C’est aux pays de définir les objectifs compatibles avec les enjeux climatiques, reprend le député. Le débat n’est plus de savoir si ça réchauffe ou pas, mais à quelle vitesse et quelle température. La hausse de 1,5 °C fixée par l’accord de Paris (en 2015), qui correspond aux prévisions les plus sages, semble être une chose acquise, avec laquelle il faudra vivre. Il va falloir une accélération considérable dans la lutte contre ce réchauffement au niveau de notre pays, de l’Europe et du monde. »

Pour ce qui est de la France, Anthony Cellier, qui a lancé « Les 24 heures du climat » en 2020 (24 tables rondes d’une heure sur les enjeux climatiques dans tous les domaines de la société), a fait inscrire dans la loi l’objectif de la neutralité carbone en 2050. Pas une mince affaire, puisque 60 % de toute l’énergie utilisée dans le pays (usines, véhicules, chauffages, etc.) est carbonée. Il a travaillé ces deux dernières années aux scénarios qui permettraient d’y parvenir.

… Et résilience locale

A Valleraugue, ces considérations passent bien souvent au-dessus de la tête des habitants. « C’est loin de nous ça, souffle Simon. Nous, c’est le quotidien. » Les questions sur l’intérêt porté à la campagne présidentielle sont vite balayées. « Vous trouvez qu’on parle du climat, vous ? », interroge en retour le pompier, dans la lignée de nombreux chercheurs et personnalités qui se sont récemment insurgés ici et contre l’irresponsable apathie générale sur le sujet. Et encore, c’était avant la guerre en Ukraine…

De toute façon, ici, on compte plus sur soi-même que sur les grands de ce monde pour faire face. Patricia Valette a pu observer ça de près. Vous ne lui ferez jamais dire ça, mais cette Ecossaise de 81 ans, arrivée en France en 1962 avec son mari rencontré à Edimbourg, en connaît plus sur la région que ses habitants eux-mêmes. Elle est la mémoire du Club Cévenol, une vénérable association aussi vieille que l’Observatoire de l’Aigoual qui vise à préserver le patrimoine territorial. Assise dans un fauteuil de sa maison du Vigan, la grande ville du coin, elle décrit la mentalité locale :

« C’est un pays de lutte ici. Les gens ont en eux cette culture du risque, du danger. Il fait toujours trop chaud ou trop froid, il pleut trop ou pas assez. Ils sont dans les extrêmes depuis toujours. La vie est déjà dure dans les Cévennes, elle le sera juste encore plus. »

Peu à peu, la résilience s’organise au niveau local. Des réflexions sont menées sur la vulnérabilité et l’aménagement du territoire – par exemple un retour aux terrasses cévenoles, qui peuvent aider à la culture et la protection des sols, mais aussi à la gestion des eaux. Des outils, développés par l’entreprisePredict Services ou la société Cedralis, sont également utilisés par certaines communes du département pour mieux anticiper les anomalies météorologiques. Tout est consigné dans un rapport publié en 2021 par le RECO (réseau d’expertise sur les changements climatiques en Occitanie).

« Que chacun se responsabilise »

Le maire de Valleraugue, Joël Gauthier, estime qu’il y a des choses à faire « sur l’habitat et la capacité des sols à recevoir de l’eau ». Après la catastrophe de septembre 2020, il a conçu avec ses équipes de nouveaux aménagements pour l’écoulement des eaux, fait agrandir certains ouvrages qui étaient sous-dimensionnés et rappelé à ses administrés leurs obligations en matière d’entretien des ruisseaux. « Il faut que chacun se responsabilise », martèle-t-il.

Un an et demi après, la reconstruction n’est pas encore achevée. Les dégâts ont été estimés à 3,25 millions d’euros. « On a fait entre 60 et 70 % du travail », évalue le maire, qui s’avoue « pas très optimiste » pour l’avenir de son territoire. C’est un peu le sentiment général de tous ceux que nous avons rencontrés. « Certains disent que c’était une crue centenaire, mais moi je pense qu’on en reverra, malheureusement, projette Johan. Tout est tellement détraqué. » « Ce genre de crue, ça se reproduira », approuve Ernest, qui a enfilé manteau et béret pour nous faire faire un petit tour du village. Appuyé sur sa canne, il regarde vers les hauteurs. « Arrivera ce qui arrivera, nous on ne pourra pas y faire grand-chose. L’eau, quand elle tombe comme ça, vous ne l’arrêtez pas. »