Présidentielle 2022 : « Le métier évolue… » Chez les agriculteurs, les défis du renouvellement générationnel et de la transition écologique

RENCONTRE A la veille de l'ouverture du Salon de l'agriculture, samedi 26 février à Paris, Clément Torpier, président de l'antenne francilienne du syndicat Jeunes Agriculteurs, évoque les enjeux qui attendent sa génération pour la sauvegarde de la production française

Nicolas Camus
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Clément Torpier, céréalier à Sourdun et président des Jeunes Agriculteurs Ile-de-France.
Clément Torpier, céréalier à Sourdun et président des Jeunes Agriculteurs Ile-de-France. — N.CAMUS
  • Clément Torpier, céréalier de 31 ans installé à Sourdun (Seine-et-Marne), est aussi président des Jeunes Agriculteurs Ile-de-France.
  • A quelques heures de l'ouverture du Salon de l'agriculture, il nous accueille sur son exploitation pour présenter son travail et évoquer les défis qui attendent son secteur d'activité dans les années à venir.
  • Parmi les enjeux, le renouvellement générationnel et la transition écologique font figure de priorité.

A Sourdun (Seine-et-Marne),

A mesure que l’on s’enfonce sur les routes de l’immense département de la Seine-et-Marne, les lignes droites se font de plus en plus longues, et les champs de céréales de plus en plus vastes. Rendez-vous a été pris à Sourdun, un village situé à une bonne heure et demie au sud-est de Paris, dans la Basse-Brie. Quelques kilomètres plus loin, c’est déjà l’Aube, et une autre région, celle du Grand-Est. Clément Torpier nous attend en ce mardi pluvieux du mois de février. En hiver, le travail se fait souvent loin des champs. Le jeune agriculteur de 31 ans est en train de préparer un camion de blé qui partira ensuite dans une coopérative ou un négoce agricole. « C’est ça que j’aime dans mon métier. Il n’y a pas journée type. Le seul facteur qui gère mon emploi du temps, c’est la météo ! »

Le défi démographique

Installé sur l’exploitation familiale depuis quatre ans après des études agricoles qui l’ont conduit jusqu’à une licence en agronomie et développement durable, il fait partie de cette nouvelle génération d’agriculteurs dont la France a bien besoin. Près de la moitié des agriculteurs français partira à la retraite dans les dix ans à venir. Une situation démographique qui fait craindre un déclassement de la première puissance agricole de l’Union européenne, avec une production totale de 70,3 milliards d’euros en 2016, selon le ministère de l’Agriculture.

C’est le sens de l’engagement de Clément Torpier, devenu, il y a deux ans, président des Jeunes Agriculteurs (JA) d’Ile-de-France, l’une des quatorze antennes régionales de ce syndicat proche de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles). « Ce défi démographique est notre cheval de bataille, assène leur chef francilien. On met tout en œuvre pour accompagner au mieux les jeunes qui souhaitent s’installer. Le renouvellement des générations est un sujet vital. »

Cela tombe bien, c’est aussi l’avis du gouvernement, comme l’avait expliqué le ministre Julien Denormandie dans nos colonnes en juillet dernier, au lancement d’une grande campagne nationale de communication autour des « métiers du vivant ». Des efforts appréciés par notre interlocuteur, mais qui ne suffisent pas. « On a un peu oublié la place stratégique de l’agriculture. On doit nous accompagner sur l’innovation, la recherche, sur la question de la sécurité de nos revenus. On subit également de plus en plus d'aléas climatiques, il faut pouvoir nous en protéger. C’est comme ça qu’on attirera de nouveaux exploitants. »

Ces dernières années, on compte en moyenne une centaine d’installations annuelles en Ile-de-France, dont la moitié via la dotation jeunes agriculteurs (DJA), une aide gouvernementale réservée aux moins de 40 ans pour lancer leur activité (32.700 euros en moyenne en 2020). Le syndicat des JA tient pour sa part des points « accueil-installation ». « On y reçoit les porteurs de projet, on s’assure qu’ils sont préparés, que ce qu’ils veulent faire est viable en tout point et on les guide », explique Clément. Il faut parfois dire non, comme lorsqu’un petit malin était venu avec l’idée d’élever des dauphins dans la Seine. Pour de vrai.

Nouveaux visages et nouveaux usages

Moins anecdotique : « On remarque depuis quelque temps que la typologie de ces porteurs de projet évolue. Il y en a de plus en plus qui ne sont pas issu du milieu agricole », constate le président des JA de sa région. « C’est la preuve que le métier évolue, et d’ailleurs il se féminise aussi. On a de plus en plus de femmes qui gèrent leur exploitation, et j’en suis particulièrement content. » Le résultat d’un travail de sape du syndicat, qui organise des interventions dans les écoles et utilise les réseaux sociaux pour renouveler l’image du métier.

Pour ça, il peut compter également sur quelques ambassadeurs – pas nécessairement adhérents aux JA – qui ont fait leur trou sur YouTube ces dernières années. Par exemple Bastien Couture (alias Stervio), 21 ans, suivi par 346.000 abonnés dans ses aventures sur Farming Simulator, un jeu où l’on s’occupe d’une exploitation agricole comme en vrai. Le jeune homme tourne aussi quelques vidéos dans la ferme familiale, près de Cahors. Dans la dernière en date, il présente le T175, un tracteur dernier cri hyper connecté.

Nouvelle PAC et transition écologique

Autre « agritubeur », David Forge, un céréalier de 41 ans qui publie une vidéo par semaine racontant son quotidien depuis 2015. Un joli succès (127.000 abonnés, plus de 31 millions de vues au total), qui lui a valu de rencontrer le président Macron à l’Elysée, en 2018. « L’avenir de l’agriculture française passe par de l’audace, de l’engagement. La génération d’avant n’aurait jamais pensé à montrer son quotidien, lui avait dit le chef de l’Etat à cette occasion. Pour réussir, il faut casser les codes et montrer qu’il y a une perspective nouvelle. »

De son côté, Clément Torpier compte davantage sur le Salon de l’Agriculture, qui débute samedi, pour avoir l’oreille des candidats à la présidentielle. Il y sera toute la semaine prochaine, avec plusieurs sujets à défendre. L’enjeu du renouvellement générationnel, bien sûr, mais aussi « la souveraineté alimentaire dont on a vu l’importance lors de la crise du Covid-19 » et la nouvelle PAC qui entrera en vigueur en 2023. « Elle sera très contraignante, et ira même sur certains points à l’encontre de l’objectif d’avoir une agriculture plus environnementale », prévient-il.

Ce sujet de la transition écologique est brûlant. Elle est « indispensable », évidemment, mais ne peut se faire « n’importe comment », estime notre agriculteur. Lui utilise quelques produits phytosanitaires, « par obligation ». Il revendique une utilisation raisonnée, basée sur une bonne connaissance des seuils de tolérance et de nuisibilité pour ses plantes, et sur un suivi attentif des conditions météo pour ne pas déclencher n’importe quand. Empiler les réglementations serait selon lui « contre-productif » car « ingérable » pour les agriculteurs dans l’organisation des différentes cultures sur leurs parcelles, remettant en cause ce qui fait le fondement du métier.

« Parfois, les discours ne sont pas en adéquation avec les problématiques agricoles. On est sur des idées utopiques, déconnectées de la réalité. Il faut nous accompagner et trouver des solutions alternatives viables, plaide l’agriculteur. On s’oriente vers une agriculture plus saine, plus durable. On a fait des efforts, on va continuer à en faire, mais il ne faut pas nous interdire des outils de production sans alternative, sinon on court à la catastrophe. » De beaux débats en perspective avec les candidats, « si l’opportunité se présente », imagine Clément en souriant.