Présidentielle 2022 : Pourquoi la dette publique est-elle l’une des grandes absentes de cette campagne ?

ECONOMIE Malgré une dette française à un niveau inédit, peu de candidats à la présidentielle misent sur sa réduction pendant la campagne. Craignent-ils de faire peur à leurs électeurs en parlant des sujets qui fâchent ?

Charles-Edouard Ama Koffi
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Emmanuel Macron contemplant le sillon de la dette publique (allégorie).
Emmanuel Macron contemplant le sillon de la dette publique (allégorie). — Lemouton-Pool/SIPA
  • La dette française atteint des sommets : elle s’élève selon l’Insee à 2.762 milliards d’euros au second trimestre 2021.
  • Pourtant, le sujet est loin d’être en tête de liste pour les candidats à l’élection présidentielle.
  • Mis sous le tapis pour le moment, il pourrait cependant rapidement refaire surface.

Après plus d’une heure d’interview sur le bilan de son quinquennat, la phrase d’Emmanuel Macron sonne comme un euphémisme : « La situation de la dette en France impose de la vigilance. » Face aux journalistes de TF1 et LCI, mercredi soir, le chef de l’Etat a évoqué du bout des lèvres la dette publique abyssale de la France. Selon l’Insee, elle s’élève au troisième trimestre 2021 à 2.834,3 milliards d’euros, soit 116,3 % du PIB. Un chiffre record que  le gouvernement avait imaginé même plus important. Le jour même, l’Assemblée votait le dernier budget du mandat. Il totalise une augmentation de la dette publique de plus de 680 milliards d’euros.

Le rapporteur LREM du budget, Laurent Saint-Martin, le concède lui-même : « Le prochain quinquennat sera un quinquennat d’assainissement de nos finances publiques ». Mais alors, comment expliquer la frilosité des différents candidats à la présidentielle à évoquer cette épée de Damoclès au-dessus de la tête des générations futures ?

Une conjoncture favorable

Pour faire face à la crise sanitaire, de nombreux pays à travers le monde on fait le choix de dépenser massivement pour maintenir leur économie à flot. La France a par exemple voté un plan de relance de 100 milliards d’euros, dont 40 % sont financés par l’UE. Ces milliards ont permis de voir la croissance augmenter (+ 6,7 % prévus en 2021, selon l’Insee). Et pour encourager cette embellie, la Banque centrale européenne a par ailleurs annoncé jeudi maintenir ses taux directeurs favorables à l’emprunt jusqu'au mois de mars 2022. Vous obtenez le remède idéal pour éviter une poussée de fièvre à la vue de la créance française.

« On parle moins de la dette publique aujourd’hui car il a moins d’urgence, estime l’économiste Eric Heyer, directeur du département « analyse et prévision » de l’Observatoire Français des Conjonctures économiques (OFCE). Elle n’a jamais été aussi élevée et pourtant, elle ne nous coûte pas plus cher. Désormais, la croissance est supérieure à la dette et c’est beaucoup moins un problème avec une inflation autour de 2,5 %. »

La droite assume de vouloir réduire la dette, pas la gauche

Un avis partagé par Benjamin Lemoine, chercheur au CNRS et auteur de L’ordre de la dette : enquête sur les infortunes de l’Etat et la prospérité du marché (La Découverte, 2016). Selon lui, « la faiblesse des taux d’intérêt actuels, qui amoindrissent le coût du service de la dette, a affaibli le storytelling classique qui fait de la dette une menace et un prétexte à la réduction de la dépense publique. » Il poursuit avec un commentaire plus politique : « Pour la droite néolibérale et autoritaire, de Valérie Pécresse à Emmanuel Macron, le fait que la dette n’affole plus est précisément un problème. » Justement, la candidate des Républicains, ancien soutien de François Fillon en 2017 et de son programme d’austérité économique, est l’une des rares à évoquer la réduction de la dette. Elle a ainsi fustigé Emmanuel Macron d’avoir « cramé la caisse » – une expression qui a fait florès –, puis a proposé de  réduire le nombre de fonctionnaires dans l'administration de 150.000.

La réduction des dépenses publiques est donc bien un des thèmes de prédilection de la droite. Et avec une dette aussi importante, il n’est pas surprenant de voir Valérie Pécresse attaquer Emmanuel Macron sur sa gestion du budget. « La droite républicaine est le seul parti à proposer une vision assez orthodoxe sur le plan budgétaire, analyse Chloé Morin, politologue à la fondation Jean Jaurès. Tous les autres partis sont rangés à ce que la dette publique soit nécessaire à mettre de l’huile dans les rouages d’une société très facturée. »

Jean-Luc Mélenchon prône l’annulation de la « dette Covid »

« Si l’on commence à dire que le problème, c’est la dette, alors on s’enlève toutes les marges de manœuvre pour financer d’autres projets comme la transition écologique, l’hôpital public ou encore l’éducation », abonde Eric Heyer. Autant de thèmes historiquement préemptés par la gauche. Et de ce côté-là de l’échiquier politique, une voix se distingue : celle de Jean-Luc Mélenchon, le candidat de la France Insoumise. Le député des Bouches-du-Rhône souhaite tout simplement annuler la dette contractée pendant la crise sanitaire. « Le Covid-19 a déclenché une augmentation de la dette d’à peu près 20 %, déclarait-il sur BFM Business en mai dernier. Je commence par dire : annulons ces 20 %. » Même Fabien Roussel, le candidat communiste, ne va pas aussi loin et évoque simplement une annulation partielle de cette « dette Covid ».  « Il y a des lignes de fractures à gauche sur cette question, car des choses sont jugées irresponsables, estime Chloé Morin. Je doute que le PS dise vouloir annuler la dette car aucun Français ne croit à l’argent magique. »

Les faibles taux d’intérêt sur la dette vont-ils perdurer, et ainsi réduire l’urgence à payer la note ? « Ils reposent sur la façon dont les banques centrales envisagent leur « crédibilité ». Si cette crédibilité est calée sur les aspirations, désirs et affects des acteurs de marchés de capitaux, il y a fort à parier que ceux-ci remontent », prédit Benjamin Lemoine. Et que le remboursement de la dette ne redevienne un sujet majeur dans les mois à venir, s’avance Chloé Morin. « Le sujet est pour le moment relégué au second plan, mais il va revenir car la crainte de payer demain plus d’impôts commence à augmenter dans l’opinion. »