Référendum en Nouvelle-Calédonie : « Les jeunes Kanaks sont encore plus indépendants que leurs aînés », estime l’anthropologue Benoît Trépied

INTERVIEW L’anthropologue Benoît Trépied, spécialiste de la Nouvelle-Calédonie, décrypte pour « 20 Minutes » les enjeux du troisième référendum sur l’indépendance du « caillou » pour les jeunes de « moins de trente ans » évoqués par Emmanuel Macron ce dimanche

Propos recueillis par Charles-Edouard Ama Koffi
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Des élèves devant leur lycée de Nouméa, en Nouvelle-Calédonie (archives).
Des élèves devant leur lycée de Nouméa, en Nouvelle-Calédonie (archives). — THEO ROUBY / AFP

C’est une nouvelle page de l’histoire de la Nouvelle-Calédonie qui s’ouvre. Après le troisième et ultime vote (en principe) sur l’indépendance de l’archipel qui a vu le « non » l'emporter largement, ce dimanche, c’est désormais « la promesse d’un destin commun doit continuer à nous guider »,   a déclaré Emmanuel Macron à l'issue du scrutin. Ce dernier a été marqué par une participation très faible (43,90 %), comme le souhaitaient les indépendantistes, qui ont œuvré en vain pour repousser le vote en raison de l’épidémie de Covid-19 et avaient appelé au boycott.

Comment les jeunes Néocalédoniens – « les moins de trente ans qui n’ont connu que l’accord de Nouméa » cités par Emmanuel Macron ce dimanche dans son discours, - perçoivent-ils le débat sur l’autodétermination et ce référendum ? Pour y voir plus clair, 20 Minutes a interrogé à l’anthropologue Benoît Trépied, spécialiste de la Nouvelle-Calédonie et chargé de recherche au CNRS.

Lors de son discours, Emmanuel Macron a eu cette phrase « ce nouveau projet vous le voyez est au combien ambitieux et nous le construirons ensemble, notamment avec tous ceux qui, en Nouvelle-Calédonie, ont moins de trente ans et n’ont connu que l’accord de Nouméa. » Pourquoi a-t-il mis l’accent sur cette jeunesse, selon vous ?

Je ne sais pas pourquoi il a prononcé cette phrase. Ce qui est sûr c’est qu’il y a un renouvellement des générations. Le suivi des consignes des indépendantistes montre que la revendication va perdurer. Le camp des indépendantistes ne veut pas une indépendance des Kanaks tous seuls mais une indépendance en partenariat avec la France. Cela rassemble beaucoup la communauté Kanaks et en particulier les jeunes. C’est assez paradoxal pour Emmanuel Macron d’évoquer cette jeunesse alors qu’une part importante de la population de Nouvelle-Calédonie, dont elle fait partie, ne s’est pas prononcée lors de ce référendum.

Quelles sont les aspirations de cette jeunesse ? Se pose-t-elle vraiment la question de l’indépendance ?

Les jeunes sont dans un discours qui consiste à dire qu’il faut construire un destin commun. Le gros problème est qu'il y a d’immenses inégalités sociales et ethniques. L'écart de richesses entre les plus riches et les plus pauvres est deux fois plus important qu’en France. La bourgeoisie en Nouvelle-Calédonie est blanche et le prolétariat est kanak et océane, pour résumer. Cet apartheid social et racial empêche l’émergence d’une identité partagée et d’une identité postcoloniale. Le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, qui est pour la première fois dirigé par un Kanak, Louis Mapou, a fait de la lutte contre les inégalités sociales la grande cause de son gouvernement. C’est un combat politique qui est aussi un combat social.

C’est-à-dire ?

Les gens en Nouvelle-Calédonie qui sont anti-indépendantistes se définissent de droite et les pro-indépendance se définissent de gauche, ce qui est significatif : ceux qui portent la lutte sociale sont les indépendantistes. C’est une dynamique calédonienne sur tout l’archipel et pas uniquement Kanako-kanak.

Cette question de l’indépendance pourra-t-elle encore marquer toute une génération de jeunes pour les années à venir, selon vous ?

Les jeunes Kanaks sont encore plus indépendants que leurs aînés et il y a une poussée du vote indépendantiste chez les plus jeunes en général. Des études menées sur les précédents référendums ont montré qu’au sein de la jeunesse non-kanak une minorité a voté pour le « oui » à l’indépendance mais que parmi les plus jeunes, cette minorité est plus importante : environ 10 ou 12 % d’entre eux ont voté pour l’indépendance.

Cette jeunesse, même hors Kanaks, est de plus en plus sensible au discours des indépendantistes qui ne souhaitent pas une rupture brutale avec la France. Le référendum, tel qu’il s’est tenu, a empêché l’expression de cette voix-là et je ne crois pas que la question de l’indépendance va disparaître.

Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Il y a le sentiment pour les populations locales que leur dignité a été spoliée par la colonisation et il n’est pas anachronique de parler de colonisation en Nouvelle-Calédonie car les gens naissent et grandissent avec ce sentiment d’être sous le joug colonial. Les Kanaks représentent 40 % de la population et se sentent étrangers chez eux, notamment dans les quartiers riches de Nouméa. Il existe une discrimination dans l’accès au logement, au travail ou même à l’entrée des discothèques qui est tout à fait frappante. Il y a l’expression d’un racisme décomplexé et d’une marginalisation politique et culturelle. Ce sentiment ne s’éteint pas chez les jeunes générations et il ne va pas disparaître d’un coup de baguette magique.