Présidentielle 2022 : La primaire proposée par Anne Hidalgo pourrait-elle encore sauver la gauche ?

POLITIQUE FICTION Sur France 2 mercredi soir, Anne Hidalgo s’est dite ouverte à une primaire de la gauche pour faire émerger un candidat unique, alors que sa campagne ne décolle pas

Xavier Regnier
Très à la peine dans les sondages, Anne Hidalgo propose une primaire pour désigner un candidat unique à gauche.
Très à la peine dans les sondages, Anne Hidalgo propose une primaire pour désigner un candidat unique à gauche. — ROMUALD MEIGNEUX/SIPA
  • Très à la peine dans les sondages, Anne Hidalgo a proposé mercredi soir sur TF1 l’organisation d’une primaire « très très large » pour faire émerger une candidature unique à gauche.
  • Les chances de voir sa proposition aboutir sont très minces, puisque Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot ou encore Fabien Roussel ont clairement refusé.
  • Entre les ego, les intérêts financiers des partis, les risques de disparaître de l’échiquier, et l’échec annoncé au second tour, les obstacles sont nombreux pour cette hypothétique candidature unique.

Au téléphone, notre question a été accueillie avec des rires étouffés. « On va faire de la politique-fiction alors », ironise Daniel Boy, directeur de recherche émérite à Sciences Po Cevipof, à propos de la proposition d’Anne Hidalgo faite mercredi au 20 Heures de TF1 d’organiser une primaire « très très ouverte » à gauche. Ce jeudi matin, l’affaire semblait en effet déjà enterrée avec les refus catégoriques de Yannick Jadot et  Fabien Roussel, et les critiques de La France Insoumise.

Déchirement de la gauche, guerre d’ego, … Les obstacles à une gauche unie et potentiellement gagnante sont nombreux. Mais comme à 20 Minutes,  on aime les belles histoires, on s’est dit « et si » ? Est-ce qu’une primaire pourrait sauver la gauche d’une humiliation à l’élection présidentielle ? Et si oui, qu’est-ce qui bloque pour organiser l’union de la gauche ?

Le PS sur le point de disparaître ?

D’abord, les forces en présence. En faveur de la primaire : Anne Hidalgo, candidate désignée par le PS, ancien parti de gouvernement, qui plafonne entre 3 et 5 %, et le cavalier solitaire Arnaud Montebourg, lui aussi embourbé dans les sondages. Contre : les deux plus « gros » partis de gauche aujourd’hui, la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, crédité de 8 % des intentions de vote selon un  sondage, les écolos de Yannick Jadot juste derrière. Les communistes de Fabien Roussel sont eux aussi contre, et ont déjà repoussé une union avec LFI.

« Il y a un certain désarroi dans la proposition d’Anne Hidalgo », juge Daniel Boy. Selon lui, la maire de Paris comme Arnaud Montebourg cherchent « une porte de sortie honorable » à cette campagne galère. Avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête : « Il y a un risque de ne pas faire plus de 5 %, ce qui peut coûter très cher », pointe Laurence Morel, maîtresse de conférences à l’université de Lille et chercheuse associée au Cevipof. Cher à deux titres : d’abord le non-remboursement des frais de campagne, ce qui peut faire très mal à un gros parti, et ensuite la claque symbolique.

D’autant plus que le PS se trouve dans une situation délicate. « La présidentielle est la clé du système politique français, si le PS n’y va pas, c’est avouer qu’il est mort », tranche Daniel Boy. D’où cette proposition de la candidate du parti, qui espère redevenir le porte-étendard de la gauche… Mais comme l’explique Laurence Morel, la situation des différents candidats, et de leur parti, pose la question de « leur survie comme objet politique ». Et à ce petit jeu, Jadot et Mélenchon ont tout intérêt à attendre un désistement d’Anne Hidalgo.

Jadot et Mélenchon, deux résistances indépassables

Pour la maîtresse de conférences, « Jadot et Mélenchon ne sont pas aussi désespérés, il y a pour eux plus de risque de ne pas être désigné ». Côté Yannick Jadot, déjà passé par une primaire dans son parti, on s’appuie sur la légitimité de l’ancien membre de Greenpeace. Et, après des années passées à s’allier au PS, on estime aussi à EELV que « le tour du parti est arrivé », signale Fabien Escalona, chercheur associé à Sciences Po et journaliste à Médiapart. Et, en gardant un œil sur les législatives, « les Verts veulent pouvoir recréer un groupe à l’Assemblée ».

Pour Jean-Luc Mélenchon, la fracture est aussi personnelle. L’ancien du PS « n’a pas confiance » dans son ancien parti, souligne Daniel Boy, et a passé tout le mandat de François Hollande à « lui taper dessus ». « Les divergences ont éclaté à partir du moment où François Hollande était au pouvoir », rappelle le chercheur.  Frondeurs votant une motion de censure contre un gouvernement issu de leur parti, départ des écologistes… La présidence socialiste reste dans la mémoire des électeurs de gauche. Et si, en raison des sondages à la baisse, Laurence Morel « n’exclut pas que Jean-Luc Mélenchon finisse par accepter » la primaire, elle « doute qu’il soutienne vraiment Anne Hidalgo si elle gagnait ». Le leader Insoumis est cependant resté clairement opposé à la primaire ce jeudi.

Assez pour gagner ?

Et même en cas de primaire accouchant d’une candidature commune, il faudrait aussi présenter un programme, discuté et négocié… que les électeurs de gauche pourraient tout de même rejeter si la « tête d’affiche » ou le programme commun ne leur convenaient pas. « Ça aurait lieu fin janvier et après il nous reste deux mois pour mettre au point un programme et un gouvernement ? Ça respire une telle improvisation », a d’ailleurs critiqué Jean-Luc Mélenchon. « Il reste des divergences profondes sur l’Europe et la part de libéralisme », rappelle Daniel Boy. Réussir à négocier un programme commun d’ici la présidentielle, puis le décliner lors des législatives, « on en est loin », conclut-il.

« Dans un autre monde, imaginons qu’un candidat unique de la gauche arrive à faire entre 20 et 25 % au premier tour », soit le cumul des scores accordés aux différents candidats selon les derniers sondages, projette le chercheur. « Il serait alors dans la fourchette pour être au second tour. Mais il n’aurait pas de réserve d’électeurs, puisqu’il aurait déjà fait toute la gauche ! ». Une union improbable pour une victoire impensable, voici donc le verdict de la primaire avancée par Anne Hidalgo.