Présidentielle 2022 : Trois femmes candidates de grands partis, signe d’un changement d’époque en politique ?

POLITIQUE Avec l'investiture de Valérie Pécresse comme candidate Les Républicains, pour la première fois trois femmes sont candidates pour de grands partis

Oihana Gabriel
— 
Valérie Pécresse (à gauche) est la candidate du parti Les Républicains, tandis qu'Anne Hidalgo est celle du Parti socialiste.
Valérie Pécresse (à gauche) est la candidate du parti Les Républicains, tandis qu'Anne Hidalgo est celle du Parti socialiste. — Ludovic Marin/AP/SIPA
  • Pour la première fois, trois femmes sont candidates pour de grands partis pour cette présidentielle 2022.
  • Bien après nos voisins européens, la France est sur la voie de la banalisation d’une candidature féminine à l’Elysée.
  • Mais il reste encore beaucoup d’interrogations dans cette campagne dont on connaît à peine les acteurs et peu les programmes. A voir si cette nouveauté influencera les propositions et l’ambiance, avec un candidat à l’extrême droite connu pour ses discours et écrits misogynes.

Après la déclaration attendue d’Eric Zemmour mardi dernier et l’ investiture de Valérie Pécresse samedi, la campagne présidentielle est réellement lancée. Avec Valérie Pécresse pour les Républicains, Anne Hidalgo pour les Socialistes et Marine Le Pen (RN) qui s’est déjà invitée au deuxième tour en 2017, trois femmes représentent désormais trois partis importants. Le signe que la présidentielle française change d’époque ?

« C’est en voie de normalisation »

« Enfin, les femmes sont légitimes pour entrer en politique par la grande porte, se félicite Mariette Sineau, politologue et co-autrice de Femmes et République*. En 1944, les femmes obtiennent le droit de vote et l’éligibilité. Mais dans les faits, les femmes ont été ostracisées de la vie politique. » Jusqu’à très récemment. « Dans l’histoire de la présidentielle sous la Ve République, au départ les deux premiers scrutins se sont joués entre hommes, retrace-t-elle. La première qui a marqué les esprits, c’est Arlette Laguiller (Lutte ouvrière) en 1974. Après elle, il y a eu de nombreuses candidatures féminines, mais émanant toujours de partis marginaux, donc sans espoir de remporter la compétition. La deuxième étape, ça a été, en 2006, l’investiture de Ségolène Royal par le Parti socialiste. Aujourd’hui, c’est une nouvelle étape. »

« Le fait qu’il y en ait trois en même temps, cela montre que c’est en voie de normalisation, renchérit Armelle Le Bras-Chopard, politologue. Ça rentre dans les mœurs qu’une femme puisse être candidate à l’élection suprême. Pas parce qu’elle est femme, mais en tant que personne dont les compétences sont reconnues. C’était encore loin d’être une évidence quand Edith Cresson a été nommée Première ministre de François Mitterrand… »

Depuis, certains ont permis quelques avancées. « Valéry Giscard d’Estaing a pris en compte le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) et mis des "femmes à la barre" en nommant plusieurs femmes ministres, notamment Simone Veil, reprend Mariette Sineau. Les Français ont alors vu qu’une femme en politique pouvait "casser la baraque" ! » Mais les partis n’ont pas toujours laissé leur place aux candidates. « L’arrivée en masse des femmes à l’Assemblée nationale, cœur du pouvoir républicain, date des législatives de 2017, rappelle Mariette Sineau. Elle est concomitante de la déroute des anciens partis au profit de LREM. Les grands partis républicains ont longtemps joué le rôle de «gatekeeper» au profit des hommes. »

Etre une femme, un atout en 2021 ?

Un fait qui s’observe notamment dans la droite, championne pour contourner la parité en politique. L’investiture de Valérie Pécresse, seule femme face à quatre hommes, pas vraiment attendue, fait donc date. « Lors de son discours d’investiture, elle a mis en valeur le fait qu’elle était une femme, reprend la politologue. Et souligné que c’était un acte « révolutionnaire » de la part de sa famille politique. Elle fait l’analyse que c’est un facteur de modernité et de changement. » Valérie Pécresse s’est d’ailleurs reconnue en deux modèles féminins étrangers :  Angela Merkel et Margaret Thatcher.

Valerie Pecresse a été investie candidate des Républicains samedi 4 décembre 2021.
Valerie Pecresse a été investie candidate des Républicains samedi 4 décembre 2021. - Jacques Witt/SIPA

« C’est très important en politique d’avoir des modèles, insiste Mariette Sineau. Avec la mondialisation, voir sur nos télés des femmes au premier poste, cela contribue à banaliser cette possibilité. Il y a trente ans ou 40 ans, la classe politique française avait une tonalité très virile. Les femmes devaient alors tenter de faire oublier leur genre et imiter les hommes. »

Une époque révolue ? Selon un sondage de décembre 2019, 71 % des Français jugeaient « souhaitable » qu’une femme soit élue présidente d’ici à 2030. « C’est nouveau, tranche la politologue. Dans les années 1970, les sondages montraient une grande réticence des Français des deux sexes à élire des femmes à des postes politiques, d’autant plus forte qu’ils se situaient haut dans la hiérarchie. En France aussi, longtemps arrière-garde en matière de féminisation de la scène politique, on pourrait prochainement avoir une femme présidente de la République ! »

Le chemin reste tout de même long… « Valérie Pécresse, Anne Hidalgo et Marine Le Pen représentent des partis politiques à l’influence fluctuante ces dernières années, nuance Mérabha Benchikh, docteure et chercheuse en sociologie, autrice de Femmes politiques : « le troisième sexe » ?*. Le PS et LR n’étant plus assimilés systématiquement à des partis de gouvernement. »

Tourner la page des attaques sexistes ?

Autre signe que cette campagne s’inscrit dans un nouveau contexte, les attaques sexistes, dont Ségolène Royal a fait les frais en 2007, devraient être moins violentes. « Aujourd’hui, vous n’entendriez plus une réflexion comme celle de Laurent Fabius : "qui va garder les enfants ?", assure Armelle Le Bras-Chopard. C’est un vrai changement. Pour les autres candidats masculins, éviter ces attaques sexistes, c’est un moyen de se démarquer d’Eric Zemmour. C’est intéressant de voir qu’il y a trois femmes en face de ce candidat qui a tenu des propos misogynes, contre la parité, anti-féministes. Il a, depuis, cherché à nuancer ses propos. »

Mais pour Mérabha Benchikh, le machisme est encore une réalité. « La couverture médiatique genrée sur les apparences physiques des candidates (vêtements, maquillage, coupe de cheveux, postures) n’évolue pas ou si peu… La classe politique est traversée par une violence et un virilisme à toute épreuve. Par ailleurs, ces codes peuvent être aussi intériorisés et incarnés par des femmes dans la bataille politique. Lors des municipales à Paris en 2014, les passes d’armes entre Nathalie Kosciusko-Morizet, Rachida Dati et Anne Hidalgo étaient très violentes. »

Il sera intéressant de voir dans les prochains mois si les sujets liés aux droits des femmes s’imposeront dans la campagne. « Même si dans leur projet, elles portent une attention à la cause des femmes, Marine Le Pen et Valérie Pécresse ne sont clairement pas des militantes féministes, nuance Armelle Le Bas-Chopard. Et Anne Hidalgo ne se présente pas comme la candidate des féministes, même si elle dit épouser leur cause. » Ce qu’appuie Mérabha Benchikh : « Valérie Pécresse n’a jamais démontré, à travers ses valeurs, ses idées et ses actions, un progressisme voire un féminisme en phase avec une visée égalitaire entre individus. »

Cette nouveauté pourrait néanmoins pousser certains candidats à mettre en avant des propositions concernant les femmes. Ou à davantage s’entourer de conseillères. « Indépendamment de la présence de ces trois candidates, les droits des femmes auraient eu une place importante par rapport aux précédentes élections, portées par un contexte post-metoo et metoo politique, rectifie Mariette Sineau. Les programmes en direction des femmes ne seront pas identiques, marqués du sceau d’idéologies différentes. Valérie Pécresse (LR) va tendre à renforcer les droits de la famille alors que Yannick Jadot (EELV) va mettre en avant des revendications beaucoup plus « féministes ». De toute façon, il est de bonne politique pour tous les candidats de tenir compte de l’électorat féminin car les femmes sont majoritaires dans l’électorat. Elles représentent 52 % des inscrits et pour la présidentielle, leur taux de participation est équivalent à celui des hommes. Les femmes sont donc à prendre au sérieux. » Electrices comme concurrentes.

* Femmes et République, la Documentation française, 2021, 32 €. 

** Femmes politiques : «le troisième sexe» ?, L'Harmattan, 2013, 28 €.