Résultats des régionales : Le RN fait-il les frais de la banalisation qu’il a tant souhaitée ?

POLITIQUE Le parti de Marine Le Pen a-t-il perdu le vote des antisystèmes et des dégoûtés de la politique traditionnelle ?

Jean-Loup Delmas
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Régionales : Et les grands perdants sont... — 20 Minutes
  • Ces élections régionales 2021 marquent un échec cinglant pour le Rassemblement national : aucune région remportée et moins de voix récoltées qu’en 2015.
  • Le parti a particulièrement souffert de l’abstention, puisque 64 % de ses sympathisants n’ont pas voté.
  • Une contrainte nouvelle pour le parti, qui souffre peut-être de sa dédiabolisation tant désirée : mieux intégré au système et à la politique traditionnelle, subit-il lui aussi le rejet massif des Français ?

Grand favori des sondages pré-élections, qui le voyaient remporter plusieurs régions et être le premier parti de France, le Rassemblement national (RN) ressort finalement de ces régionales 2021 sans avoir conquis la moindre collectivité, et, constat d’échec encore plus cinglant, avec moins de votes que lors des régionales précédentes. En 2015, le parti de Marine Le Pen avait récolté près de 7 millions de voix au second tour, avec 27,10 % des suffrages, soit 7 points de plus que cette année.

Un désaveu électoral qui s’explique notamment par une forte abstention. Selon un sondage Ipsos, 64 % des sympathisants RN n’ont pas voté, avec comme principal motif de « manifester son mécontentement à l’égard des hommes politiques ». Clairement, l’abstention record de ces élections (67 % au premier tour et 65 % au second) n’aura pas fait les affaires du parti d’extrême droite, à tel point que Marine Le Pen a tancé plusieurs fois ses troupes sur leur absence de participation.  « Les gens croient qu’en s’abstenant ils s’opposent au système mais l’abstention avantage les sortants, les mouvements déjà en place. (…) En s’abstenant, ils confortent le système », avait-elle encore lancé ce vendredi sur BFM. Vraiment ?

Être comme les autres… et avoir les défauts des autres

C’est peut-être là justement toute la limite de la stratégie de dédiabolisation que la candidate à la présidentielle de 2022 porte. A force de vouloir devenir un parti banal, le RN ferait désormais, aux yeux d’une partie de ses électeurs notamment, partie « du système », pour reprendre les mots de Marine Le Pen. De fait, le parti souffrirait autant que les autres partis de l’abstention, du rejet des politiques et du sentiment « Tous pourris ». « Le Rassemblement national n’apparaît plus comme une force d’opposition suffisamment différente des autres partis pour rassembler lors des élections avec un fort taux d’abstention. Il n’est plus ce parti hors système qui pouvait servir d’alternative pour ceux dégoûtés des politiques », détaille Christèle Lagier, maîtresse de conférences en science politique à l’université d’Avignon et spécialiste du vote RN.

Ce n’est pas tellement une nouveauté de ces élections, rappelle l’experte. En 2017 déjà, pour la présidentielle, Marine Le Pen était créditée de 28 % des voix et de la première place au premier tour. Elle ne récoltera « que » 22 % des suffrages, étant même devancée par Emmanuel Macron. Depuis plusieurs années, le Rassemblement national peine donc à exploiter son plein potentiel des sondages jusqu’à l’urne.

Grand écart et absence de base

Comment l’expliquer ? « C’est un parti historiquement fracturé, entre une base militante idéologique très ancrée à l’extrême droite, et un apport d’électeurs venu petit à petit des désaveux électoraux », analyse Christèle Lagier. Cet apport, qui permet au Rassemblement national de peser, est très instable au fil des élections. Autrement dit, « le parti n’a pas une base électorale solide », atteste la politologue. Une astructuration qui coûte particulièrement cher dans ce genre d’élections qui n’attire pas les foules hors base électorale. La preuve, ce sont les partis les plus traditionnels et historiques de la gauche et de la droite qui ont remporté l’ensemble des régions cette année.

A force de faire le grand écart entre sa base idéologique d’extrême droite et ses tentatives de normalisation, le Rassemblement national se perd un peu. « Il suffit de voir qu’en Paca, ils ont envoyé Thierry Mariani. Difficile de jouer le parti antisystème et qui tranche avec les politiques "Tous pourris" quand votre candidat a passé la majeure partie de sa carrière chez les Républicains », assène Christèle Lagier.

La cause des maux ?

Seulement voilà, et c’est peut-être la limite de cette théorie, en 2015, c’était Marion Maréchal Le Pen qui s’était présentée en Paca, incarnant davantage la ligne la plus dure du Rassemblement national… sans faire un score vraiment différent de Thierry Mariani (environ 40 % au second tour pour les deux). « Pour dire que la dédiabolisation du Rassemblement national lui pose problème, il faudrait déjà que cette dédiabolisation soit effective. Or, on le voit avec le front républicain en Paca (LR et LREM ont tissé une alliance dès le premier tour), même face à un candidat pourtant moins extrême, il y a diabolisation du parti », estime Gilles Ivaldi, chercheur au CNRS et spécialiste du populisme et de l’extrême droite.

Pour le chercheur, rien ne dit en plus que la normalisation cherchée par le Marine Le Pen soit l’explication à cet échec aux régionales. Certes, il reconnaît l’hypothèse comme étant crédible, mais il est selon lui encore trop tôt pour l’ériger en vérité. Encore moins dans cette élection très particulière. « D’habitude, le Rassemblement national se sert de la colère et d’un vote présenté comme un désaveu pour Emmanuel Macron pour faire ses percées. Cette élection n’a pas été décrite comme telle, et c’est plus la lassitude que la colère qui domine. » Pourtant, les régionales ont été présentées comme une répétition de la prochaine présidentielle… pour laquelle Emmanuel Macron et Marine Le Pen font figure de favoris, comme en 2017.

Le Rassemblement national l’a d’ailleurs bien compris et a d’ores et déjà mis le cap vers 2022, qui pour Marine Le Pen « apparaît plus que jamais comme l’élection qui permet de changer de politique et de changer les politiques ». Balayer un revers électoral en pointant un nouvel objectif, une stratégie qui ressemble à s’y méprendre à celles… des autres partis.