Régionales en Ile-de-France : Pourquoi le RN ne perce pas

ANALYSE Les difficultés du Rassemblement national en Ile-de-France sont, selon le géographe Jacques Lévy, liées au « gradient d’urbanité », soit la taille des villes

Aude Lorriaux

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Campagne électorale de Jordan Bardella (Rassemblement National) dans les Yvelines, sur le marche de la petite ville rurale de Maule.
Campagne électorale de Jordan Bardella (Rassemblement National) dans les Yvelines, sur le marche de la petite ville rurale de Maule. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • Lors du premier tour des régionales, la liste du Rassemblement national menée par Jordan Bardella est certes arrivé deuxième, mais n'a recueilli que 13,12% des votes exprimés. Plus de 20 points derrière Valérie Pécresse (Libres!).
  • Le RN s’implante mieux dans les petites villes. L’Ile-de-France étant une région densément peuplée, avec beaucoup de grandes villes, il y perce plus difficilement, fait remarquer le géographe Jacques Lévy.
  • « Le diplôme est le principal obstacle au RN », note aussi Rémi Lefebvre, professeur de science politique à l’université Lille 2.
  • Toutefois un ouvrier dans une petite ville d’une région rurale votera en moyenne plus RN qu’un ouvrier en Ile-de-France.

Le RN est certes arrivé deuxième en suffrages exprimés dans la plupart des départements de grande couronne, au premier tour des élections dimanche dernier. Pour autant, jamais ou presque il n’a pris la première place en Ile-de-France, que ce soit aux régionales, aux départementales, aux européennes, aux législatives, aux sénatoriales ou aux présidentielles. Comment l’expliquer ?

C’est selon Jacques Lévy, en raison de la taille des villes. Un effet bien connu depuis 2002 dans le vote pour l’extrême droite, le géographe l’appelle « gradient d’urbanité ». Le RN s’implante mieux dans les petites villes. L’Ile-de-France étant une région densément peuplée, avec beaucoup de grandes villes, il y perce plus difficilement. C’est pour cela aussi que les scores du RN sont plus élevés en grande couronne qu’en petite couronne, et plus élevés en petite couronne qu’à Paris. Par exemple, aux dernières régionales, le RN a fait au premier tour 7,86 % à Paris, contre 9,42 % dans les Hauts-de-Seine, 11,27 % dans le Val-de-Marne et 12,12 % en Seine-Saint-Denis. En grande couronne, ces chiffres montent à 22,13 %, 14,41 %, 16,79 % et 17,49 % pour respectivement la Seine-et-Marne, les Yvelines, l’Essonne et le Val-d’Oise.

« Le diplôme est le principal obstacle au RN »

« Dans Paris, il y a un très faible soutien, et plus on s’écarte de Paris plus ce soutien augmente », note le directeur de la chaire Intelligence spatiale à l’université polytechnique Hauts-de-France. De manière générale, « plus on s’éloigne de la ville et des métropoles, plus on vote RN », confirme Rémi Lefebvre, professeur de science politique à l’université Lille 2. Par ailleurs, ajoute Jacques Lévy, plus les villes sont petites et plus elles donnent des voix à l’extrême droite. On retrouve ce phénomène aussi hors de France. Aux Etats-Unis, les centres des grandes villes votent depuis longtemps démocrate, et le cœur de l’Amérique rurale, plutôt républicain.

Cela s’explique par plusieurs facteurs, et d’abord par le fait que les habitants et habitantes des plus grandes villes ont en moyenne de plus haut revenus et plus de diplômes. « Le diplôme est le principal obstacle au RN », résume Rémi Lefebvre. Paris abrite une population aisée, mondialisée, cosmopolite, et l’Île-de-France, avec ses 12 millions d’habitants, compte près de la moitié de ce que le géographe Richard Florida a appelé les « classes créatives » : ingénieurs, artistes, journalistes, chercheurs et chercheuses, qui votent moins RN.

Le pouvoir de l’exposition à l’altérité

Mais comme l’explique Jacques Lévy, « ce ne sont pas les lieux eux-mêmes qui produisent le vote ». Il existe plutôt un lien entre le type d’habitat choisi et le type de personnes qui s’y trouve.  « Le vote pour les extrêmes est souvent lié à une méfiance vis-à-vis de la société dans sa diversité. C’est l’idée qu’entrer en société apporte plutôt des inconvénients que des avantages. Quand on habite le périurbain, on a moins l’occasion de se frotter à l’altérité », explique Jacques Lévy.

Les électeurs et électrices séduites par le RN ont donc plutôt tendance à s’éloigner des lieux denses. Et un ouvrier dans une petite ville d’une région rurale votera en moyenne plus RN qu’un ouvrier en Ile-de-France. Sans compter que les Franciliens et Franciliennes qui fréquentent aussi plus souvent des immigrés nourriront aussi moins de fantasmes à leurs égards : « C’est le pouvoir de l’exposition à l’altérité : cela déstabilise les mythologies », résume Jacque Lévy.

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