Résultats des régionales dans les Hauts-de-France : « La nationalisation du scrutin a été profitable à Xavier Bertrand »

INTERVIEW Rémi Lefebvre, politologue et professeur de sciences politiques à l’université de Lille, fait le bilan du premier tour des régionales dans les Hauts-de-France où 67 % des électeurs se sont abstenus

Propos recueillis par Francois Launay

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Xavier Bertrand, candidat aux elections regionales dans les Hauts-de-France fait une declaration publique au theatre Jean Vilar. Saint-Quentin. Le 20 juin 2021.
Xavier Bertrand, candidat aux elections regionales dans les Hauts-de-France fait une declaration publique au theatre Jean Vilar. Saint-Quentin. Le 20 juin 2021. — Sarah Alcalay/SIPA
  • Le premier tour des régionales n’a pas été avare en surprises dans les Hauts-de-France avec Xavier Bertrand, arrivé largement en tête, et une abstention record.
  • Pour analyser cette élection, 20 Minutes a interrogé le politologue lillois Rémi Lefebvre.

Abstention record, score élevé de Xavier Bertrand, un RN en baisse et LREM éliminé, le premier tour des régionales dans les Hauts-de-France n’a pas été avare en surprises. Pour analyser cette élection, 20 Minutes a interrogé le politologue lillois Rémi Lefebvre, professeur de sciences politiques à l’université de Lille.

L’abstention a atteint 67 % dans les Hauts-de-France dimanche. Comment expliquez-vous cette faible participation ?

Je pense que les Hauts-de-France sont à l’image du pays. C’est vraiment un phénomène général à toutes les régions. C’est à la fois conjoncturel et structurel. Dans la région, il y a une abstention massive des catégories populaires. Il y a aussi une incompréhension générale des règles du jeu de ces élections régionales et départementales avec une méconnaissance des compétences.

J’ai aussi eu beaucoup de retours de gens qui ont découvert dimanche qu’on votait pour deux élections. Les gens ne comprennent plus rien y compris les gens qui votent. Il y a un vrai désintérêt pour la politique, une incompréhension des règles du jeu mais aussi une nationalisation extrême des régionales qui a renforcé la défiance des électeurs. Tout cela crée le sentiment de quelque chose de très politicien. Il y a du dégoût mais aussi beaucoup d’indifférence. Les électeurs pensent que ces élections n’ont pas de sens et que ça ne va rien changer pour eux donc ils ne vont pas voter.

Est-ce que ça pose un problème de légitimité démocratique pour les élus ?

Totalement et c’est catastrophique. Quand on a un tel taux de participation, les élections ne veulent plus dire grand chose. On a encore franchi un nouveau seuil. On est très au-delà des 50 % d’abstention et ça commence vraiment à devenir embêtant. Où va-t-on s’arrêter ? Ce jeu électoral n’a plus de sens. On a des élus qui ne sont pas légitimes. Il n’y a pratiquement plus que des électeurs âgés, politisés ou diplômés qui votent. Ça rend l’exercice électoral totalement artificiel.

Est-ce que ça devient inquiétant pour la démocratie ?

Alors on peut toujours se rassurer de deux manières. En se disant d’abord que c’est lié au contexte sanitaire. Même si je pense, que ça ne joue qu’à la marge. Et en se disant aussi que les gens ne s’intéressent plus qu’à une seule élection : la présidentielle. Voilà pour la version optimiste des choses. Mais pour moi, on ne peut pas s’en tenir à ça. C’est catastrophique car ça donne trop d’importance à l’élection présidentielle. Et il y a des enjeux dans des élections régionales et départementales. Donc oui, c’est très inquiétant.

Malgré tout, quelle analyse faites-vous des résultats du premier tour dans les Hauts-de-France ?

Il y a surtout le score énorme de Xavier Bertrand (41,39 %). Je pense que les gens qui sont allés voter l’ont fait pour la personne la plus identifiée. Ils se raccrochent aux repères qui restent. C’est-à-dire Xavier Bertrand qui bénéficie d’une notoriété importante. Et dans son cas, on peut dire que la nationalisation du scrutin lui a été profitable. On pouvait trouver bizarre qu’il se présente aux régionales pour être candidat à la présidentielle. Mais en fait, ça l’a visibilisé et lui a donné une aura qu’il n’aurait peut-être pas eue s’il n’avait pas été candidat à la présidentielle. Ça a clairement mobilisé son camp.

A l’inverse, avec 24,37 % des suffrages, le RN est en deçà de ses scores réalisés ces dernières années dans la région…

L’abstention n’a pas aidé le RN. Dans les élections précédentes comme les régionales de 2015, l’électorat du RN, comme il était protestataire, se mobilisait dans ce type d’élection. Mais là, il ne s’est pas mobilisé et d’un certain point de vue, c’est la marque d’une banalisation du RN. Comme il se banalise, les électeurs qui utilisaient avant ce vote-là pour protester ne l’utilisent plus beaucoup. Et puis, Sébastien Chenu est moins mobilisateur que Marine Le Pen en 2015 (qui avait atteint plus de 40 % au premier tour).

Le RN a-t-il atteint son plafond de verre dans la région ?

Non car je ne pense pas du tout que ces élections soient prédictives de beaucoup de choses pour la présidentielle de 2022. C’est une élection faussée par l’abstention. Dire que les chances de l’extrême droite sont compromises n’est pas vrai. De la même façon qu’on ne peut pas dire que LREM et Macron sont mal embarqués après la claque reçue aux régionales. Ce n’est pas sûr du tout.

Que pensez-vous du score de la gauche unie arrivée en troisième position avec 18,99 % des suffrages ?

C’est un très mauvais score. C’est autant que la liste du PS tout seul en 2015. C’est vraiment problématique. Karima Delli a fait une bonne campagne mais pêche par son manque de notoriété. Et puis, je pense aussi qu’une partie de l’électorat traditionnel et populaire du PS et du PC n’a pas voulu voter pour un candidat écolo. Ça a sans doute démobilisé des électeurs socialistes réfractaires à l’écologie. Il y a encore des gens de gauche qui pensent que ce ne sont pas aux Verts de mener une liste.

De son côté, la liste LREM (9,14 %) ne sera même pas au second tour. Comment l’expliquez-vous ?

Ils ont une implantation territoriale encore plus faible que dans les autres régions. LREM est un parti hors-sol et vous ne pouvez pas gagner des régionales si vous n’avez pas d’ancrage local avec des élus de terrain. Et puis la visite des ministres dans la région a été contre productive. Ça donnait vraiment l’impression d’un parti parisien, déconnecté de la réalité. C’est une énorme erreur et ça a renforcé le côté parisien d’En Marche complètement absent des territoires.

Comprenez-vous l’appel de LREM à voter pour Xavier Bertrand au second tour alors qu’il n’y a pas de front républicain ?

J’ai une hypothèse. Je pense que c’est une manière de dire par anticipation qu’ils auront contribué à la victoire de Xavier Bertrand s’il remporte largement le second tour. Il y a l’idée de jouer le front républicain mais aussi de s’attribuer un bout de sa victoire afin de l’affaiblir. C’est un pur calcul politicien en vue de la présidentielle de 2020.

Quel sera l’enjeu d’un second tour où Xavier Bertrand partira largement favori ?

Ce sera le score de Xavier Bertrand. Il a intérêt à marquer le second tour de son empreinte car il veut tuer le match à droite face à Pécresse et Wauquiez. Un très bon score au second tour avec une élection triomphale avec plus de 50 % des suffrages peut vraiment l’aider en vue de 2022.